vendredi 20 octobre 2017

sornettes et calembredaines.. - 2 -

Après mes longueurs précédentes,
Il est temps de faire court …

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À la campagne
il aimait porter son regard loin
sur les champs prêts  pour la moisson

Quand l’apparition se montra
les épis à la main
il comprit aussitôt qu’en relatant l’expérience
il pourrait se faire du blé

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Bidouillé par AlainX

mercredi 11 octobre 2017

Jade et Camille (suite et fin)

Suite à un commentaire mentionnant  :  « le fait que tu publies par épisodes, "dilue" ton texte », remarque qui m'a semblé assez juste, J'ai pris la décision de publier   l'ensemble de la suite jusqu'à la fin.
C'est assez long, mais cela me semble mieux ainsi.
De toutes façons, chacun lira comme il l'entend, à son rythme…  ou ne lira pas…

*

Pour information des lecteurs n'ayant pas lu le début : Les épisodes précédents sont accessibles dans la barre verte ci-dessus. Les deux onglets à côté de « accueil » en haut à gauche.


***

La perspective de soirées solitaires dans leur appartement commun ne réjouissait pas tellement Camille, même si elles habitaient un immeuble cossu du côté du parc Monceau. Elle hésitait entre inviter des amies, sortir le soir, travailler d'arrache-pied, ou encore passer de longs moments sous la douche brûlante, comme pour ressentir la chaleur d'une Jade absente. Finalement elle opta pour reprendre ses pinceaux. Cela faisait longtemps qu'elle n'avait pas barbouillé une toile. L'idée lui vint de s'inspirer du fameux tableau de Pont-Aven, qu'elle alla rechercher sous le canapé. Elle peindrait une copie, ou plutôt une imitation, en les réunissant toutes les deux à côté de l’arbre, à la place de ce couple inconnu, quand bien même il leur ressemblerait comme elle le prétendait.

Les premiers soirs Camille se mit à l'œuvre. Elle s'appliquait autant qu'elle le pouvait. Elle s'efforçait de copier comme une vraie faussaire, au moins le fond, l'arbre à droite, et cette sorte d'environnement quelque peu fleuri sur le bord gauche. Réservant le centre pour leur couple. Elle fut très insatisfaite de son travail, refit un aplat de fond ocre, puis recommença. Ce n'était pas encore ça. Tout devait être repensé. Sa  technique se montrait insuffisante. Observant l'original de plus près, elle eut le sentiment que l'artiste avait beaucoup utilisé ses doigts de manière brute et appuyée, mais sans doute aussi une autre technique plus sophistiquée qu'elle ne parvenait pas à définir.
Le week-end qui suivit, elle se rendit à Bordeaux, heureuse de retrouver Jade. Pour une fois, c'est Jade qui parla surtout de sa semaine de stage, racontant quelques péripéties de ce monde de la banque d'affaires qu'elle découvrait de l'intérieur. Il y avait des pratiques un peu singulières pour ne pas dire obscures, qui dénotaient avec les théories qu'on lui enseignait. La chambre qui hébergeait Jade aux frais de la banque était magnifique, dans un immeuble cossu, un immeuble de riches, donnant sur le quai Louis XVIII.
— Comme tu vois, je n'évolue pas dans un milieu de pauvres !
— On va se câliner dans la soie ! dit Camille en riant.

*

La deuxième semaine, Camille se remit à l'œuvre le lundi soir, presque jusqu'au petit jour. Dès lors elle manqua les cours de  Formation d’avocate. Après tout ce n'était pas bien grave. Et puis,  la volonté de les représenter toutes les deux enlacées et amoureuses, l'obsédait de plus en plus. Mais le résultat obtenu n'était jamais à la hauteur de l'espérance projetée. Camille recommença pour la quatrième fois sur la même toile.
Finalement elle resta enfermée toute la semaine à manger des conserves, des pâtes, du riz, des boîtes de sardines et de thon. Au diable les cours ! Elle rattraperait…Elle s'obsédait sur l'œuvre picturale qui devait jaillir sous ses doigts, presque magiquement, comme une fulgurance au milieu de la nuit. Elle s’en persuadait. À mesure que le temps passait rien de tel ne se produisait.


Camille commença à ressentir des maux de tête puissants. Elle mit cela sur le compte de la tension intérieure qu'elle vivait et sur des douleurs dans les épaules, provoquées par ses bras constamment tendus vers le tableau et cette manière qu'elle avait d'appuyer sur la toile presque à la transpercer. La fatigue aussi sans doute était responsable de ce mal-être.
Le samedi midi, elle téléphona à Jade à son bureau. Elle prétexta qu'elle ne se sentait pas bien du tout. Ce problème mensuel que nous avons, nous les femmes, précisa-t-elle. 
—Je préfère rester à Paris. Tu me comprends j'espère ?
Jade comprenait d'autant mieux qu'elle avait fait la connaissance d'un collègue de travail. Un homme. Hyper sympathique et qui la faisait rire. Il suffirait de lui proposer qu'ils occupent ensemble le week-end. A priori, il n'avait ni femme, ni enfant.

La troisième semaine, Camille n'assista à aucun cours, ne rencontra personne. Son obsession de réussir cette toile l’envahissait un peu plus chaque jour. C’était idiot et risqué  de rater trois semaines de cours. Il convenait qu'elle revienne à des considérations sensées. Raisonner froidement, décider de ranger toiles et pinceaux et reprendre une vie qui suivrait son cours normal.
Mais le cœur et la sensibilité ne tiennent pas toujours le langage du raisonnement. Bien au contraire. Ils emmènent parfois sur des chemins qu'il vaudrait mieux ne pas avoir empruntés.
Camille s'acharna à nouveau. Cela devenait lamentable. Alors elle prit une décision. Il suffisait d'abandonner l'idée d'une copie et de reprendre la toile originale elle-même, en gardant tout intact, sauf les deux personnages qu'il convenait de remplacer par elle et Jade. Pourquoi n'y avait-elle pas pensé plus tôt la tâche se montrait alors bien plus facile.
Tout au moins, c’est ce qu’elle crut.

Le mardi de la troisième semaine, Camille s'attaqua à la toile originale. Elle commença par barbouiller le centre pour remplacer les personnages, en refit un fond général dans les tons ocres. Il suffisait d'attendre que cela soit suffisamment sec pour poursuivre par-dessus. Camille décida d'aller prendre l'air. Cela lui ferait du bien de sortir un peu.
À son retour, elle constata que l'ensemble était absolument parfait. Elle fut fière d'elle-même. Car bien sûr elle s'en attribua le mérite. Il ne restait plus qu'à installer Jade et elle côte à côte, la tête penchée l'une vers l'autre, dans une attitude de complicité amoureuse, mais le regard vers le spectateur, comme dans l'original. Ce serait pour le lendemain.

Le mercredi de la troisième semaine, Camille estima qu'elle ne s'était pas trop mal débrouillée, même si elle avait peiné toute la journée pour bien installer les deux femmes dans la toile, leur donner la bonne dimension, les bons contours. L’oeuvre prenait une belle allure. Surtout dans le regard de chacune d'elles, dont elle commençait à se montrer assez fière. Elle se mit au lit heureuse, et s'endormit comme une jeune enfant pourrait le faire dans les bras d’une  mère aimante.

Au matin suivant, jeudi, en peignoir, un bol de café chaud à la main, Camille regagna le salon pour contempler son travail de la veille. Le bol lui échappa des mains et tomba sur le sol. Ce n'était absolument pas comme la veille. C'était moche, dégoulinant, désespérant. Elle ne comprenait pas. Comme si la peinture avait coulé toute seule vers le bas du tableau défigurant les personnages installés, les rendant hideux. On aurait dit deux vieilles femmes désormais. De petites vieilles aigries, tristes à pleurer, et surtout excessivement moches.
— On ne va quand même pas devenir comme ça, pensa bêtement Camille.
Mais cette pensée devenait obsédante. Elle avait sous les yeux une projection d'elles-mêmes dans l'avenir. Plus de 15 jours de travail acharné pour aboutir à ça !
Camille fut prise de hoquets, de sanglots. Le désespoir l'envahissait. Il fallait coûte que coûte qu'elle réussisse cette toile avant la fin de la semaine. C'était impératif. Pour ne pas dire vital. Aux yeux des autres, son attitude ne pouvait qu'apparaître absurde. Pas pour elle. Il était hors de question de reconnaître un échec. Son orgueil le lui interdisait. Elle y passerait nuit et jour, mais elle aboutirait.
Elle décida de ne plus répondre aux SMS de Jade, et coupa son portable. Elle en avait assez de lui raconter des mensonges à propos de ses occupations.

À la fin du jour suivant, elle fut de nouveau satisfaite. Mais, avant d'aller au lit, elle mit la toile bien à plat pour que rien ne dégouline comme la fois précédente.
Au matin, son premier geste fut d'aller voir le tableau. Ouf ! tout semblait normal.
C'est lorsqu'elle le remit sur le chevalet un peu plus tard que l'étonnement jaillit. Elle, Camille, sur la toile, avait excessivement l'allure d'un être masculin. Bien trop masculin. Elle était pourtant persuadée de s'être plutôt bien réussie, de s'être donnée des traits largement féminins, même si la coiffure était à la garçonne. Or là, manifestement elle ressemblait à un mâle. Il fallait rectifier tout cela. Son orgueil la satisfaisait trop vite, une fois de plus. Encore que, si elle avait osé cette pensée, elle aurait volontiers fait l'hypothèse que quelqu'un était venu dans la nuit intervenir sur la toile. Mais c'était évidemment impossible. En revanche, Jade était aussi parfaite que la veille. Une vraie réussite. Résultat de l'amour qu'elle avait pour elle, certainement. Elle lui dirait : tu es ma muse ! Elle imaginait Jade lui répondant avec son humour : et toi tu m’amuses !
En même temps, rien n'était gagné. Encore bien du travail à entreprendre. Camille pressa plusieurs tubes de peinture sur sa palette pour effectuer un mélange qui lui conviendrait. Elle se remit à peindre. Rectifier, féminiser son propre portrait. Cette fois c’est comme je veux , songea-t-elle. Bientôt la réussite. Elle fut contente.

*

Le week-end arriva, Camille prit le train pour Bordeaux. les deux femmes déambulèrent dans la ville, au hasard des découvertes. Jade demanda comment se passaient les cours à Paris.
— Oh ! Tu sais, rien de bien extraordinaire. La routine en quelque sorte. Tiens et si on rentrait dans cette boutique de vêtements ?
Il fallait faire diversion. Impossible d'expliquer à Jade qu'elle consacrait tout son temps à batailler avec une toile et des peintures. Pour la première fois, une dissimulation se faisait jour et même s'accentuait depuis cette histoire d'achat de la toile à Pont-Aven. Une déchirure s'en venait, comme une lame qu'on rentrerait lentement dans le corps, autant le sien que celui de l'autre. Quelque chose que Camille détestait au fond d'elle-même, mais son comportement étrange semblait l'amener contre son gré à instiller le poison du mensonge entre elles.
Camille se surprit à désirer rentrer à Paris le plus vite possible pour s'y remettre avec acharnement. D’autant que la tendresse que Jade lui avais manifestée au cœur de la nuit avait fait naître un certain agacement qu'elle n'avait pas connu jusque-là. Elle aurait dû s'inquiéter. Pourquoi ressentait-elle une sorte de froideur ?

*

De retour à Paris, elle se hâta jusqu'à l'appartement. Retrouver son travail. S'y remettre. Retravailler, améliorer, changer, peaufiner, parfaire, parachever. Tel était le programme de la quatrième semaine sans Jade.
À peine la porte de l'appartement ouverte, elle laissa tomber son manteau dans l'entrée, et se précipita vers le salon, comme une amante se hâte vers l'autre pour tomber dans ses bras.
Voyant l'œuvre encore inachevée, elle eut comme un petit cri où se mêlait stupéfaction, désespoir et incompréhension. Ce n'était pas du tout le travail qu'elle avait laissé en partant. Et cependant, personne n'avait pu venir. Comment pouvait-elle se leurrer sur elle-même à ce point. Elle s'était réjouie deux jours avant de sa production, prise certainement par l'emballement du moment. Et là, avec le recul, tout était différent par rapport à ce qu'elle avait peint avant le week-end. De nouveau, elle avait des traits bien trop masculins. Certes, elle buvait beaucoup lorsqu'elle peignait, mais de là à se leurrer à ce point sur son travail, c'était assez incompréhensible. L'euphorie alcoolique ne pouvait la tromper à ce point. Elle eut la conviction que quelqu'un était intervenu sur sa toile pendant son absence. C'était la seule explication qu'elle voyait. Bien entendu cela lui sembla impossible. Elle se souvenait parfaitement d'avoir verrouillé la porte de l'appartement en faisant le double tour de la serrure cinq points.

Ou alors ? Mais oui. La gardienne de l'immeuble. Ce laideron en blouse grise du siècle dernier. Ce cauchemar ambulant qui avait les clés des appartements. Cette hideuse qui portait la méchanceté sur son visage. Jade et Camille avait tout de suite compris qu'elle ne supportait pas un couple d'homosexuelles dans cet immeuble cossu à la réputation d'honorabilité infaillible. Deux amies d'enfance. C'est ainsi qu'elles s'étaient présentées à elle. Sauf que voilà, la gardienne les avait surprises s'embrassant quelque peu goulûment dans la cage d'escalier. Cette rombière poissarde était venue se venger pendant le week-end en salopant la toile merveilleuse de Camille.
Cela ne se passerait pas comme ça. Il fallait qu'elle se venge. Et pas plus tard que tout de suite.
Camille dégringola l’escalier, tambourina la porte de la bignole. Celle-ci tarda à venir entrouvrir.

— Qu’est ce que c’est ? gloussa la gardienne la bouche pâteuse, le cheveu filasse et l’haleine fétide. Camille , bien qu’énervée, pensa à ce film comique dont elle avait oublié le titre et où une caricature de gardienne était mise en scène. Tout à fait ça ! Un siècle et demi de retard au moins.
— Qui vous a permis d'entrer dans notre appartement durant ce week-end ? Déclara Camille d'une voix forte et sentencieuse.
La gardienne eut un air ahuri et se vissa l'index sur la tempe.
— Non mais, ça va pas la tête ?… Qu'est-ce que j'aurais été foutre dans votre appartement !
— vous avez abîmé un tableau que je suis en train de peindre ! Ça ne va pas se passer comme ça. Je vais en référer au propriétaire et même peut-être appeler la police.
— Vous avez dû perdre un case dans l’escalier. Vous délirez complètement Mademoiselle. Ou alors vous  avez fumé la moquette, ce qui est interdit par le règlement de l’immeuble, se moqua la gardienne qui en avait entendu d'autres. Tous ces riches propriétaires ici ne sont jamais contents de rien. Les reproches elle avait l'habitude. Le sens de la répartie aussi. Elle n'allait pas prendre de gants avec cette petite nana qui n'était qu'une pauvre locataire.

Camille s'apprêtait à répliquer, lorsqu'une violente douleur pointue lui transperça le crâne comme une épée. Elle crut défaillir. 
— Ma tête, ma tête, c’est horrible !…gémit-elle.

*

— Non, ne t'inquiète pas Jade, tout va bien présent…. Oui, j'ai vu un médecin. Il ne trouve rien de bien alarmant. C’est une extrême fatigue qui m'a donné des violents maux de tête. Il faut que je me repose. Tu sais, sans toi, je dors peu et mal. Et puis tous ces cours qu'il me faut avaler, le stage chez un avocat très exigeant. Je vais mieux prendre soin de moi désormais. Vraiment, ne t'inquiète pas.

Elle continuait de raconter n'importe quoi à Jade. Et surtout pas la vérité. Pour une future avocate ce n'était pas brillant. À moins que l'apprentissage du mensonge fasse partie du métier. Mais ce n'était tolérable que dans le cadre de la recherche d'une plus grande vérité.
Elle avait aussi raconté n'importe quoi au médecin. Comment aurait-elle pu lui exprimer la réalité. Il l'aurait envoyée illico en psychiatrie !

— Camille, est-ce que tu veux que je rentre à Paris ? Tu m’inquiètes.

Était-ce vrai ? Jade ne maniait-elle pas, elle aussi, le mensonge ? Elle y tenait à ce stage. Et puis ce collègue lui plaisait bien. Tout en restant sur une réserve raisonnable, elle se laissait inviter, arborait ses plus beaux sourires. Comme c’est agréable de jouer un peu à la séductrice. Une parenthèse. Elle ne faisait rien de répréhensible. Tout le monde le fait. Cela ne changeait rien à son affection pour Camille.
— Je vais te laisser à présent, déclara Camille, il vaut mieux que j'aille me coucher tôt ce soir. Demain sera un autre jour.

*


Le lendemain, Camille observa longuement le tableau. 
Évidemment que personne n'était venu durant le week-end retoucher sa toile. Et certainement pas la concierge. Elle avait eu un comportement imbécile.

Tout à coup, une sorte d'éclair la traversa. Elle prétendait assumer sans problème son homosexualité C’était un trait naturel de sa personne, de sa personnalité. Elle n'avait fait que se conformer à la réalité dont l'avait dotée la nature. Elle était une femme ardente. Très féminine. Du moins, elle s’en persuadait… Tout aussi naturellement elle avait désiré se représenter pleinement femme sur la toile, à côté de Jade, son amante adorée. Mais sur cette sorte d'autoportrait, il lui fallait se rendre à l'évidence, elle se dessinait avec des traits masculins, alors que sa volonté désirait s’opposer à de cette manière de faire. 

 Était-ce vraiment elle qui avait peint ? Ou seulement sa main, probablement directement reliée à son inconscient qui se débattait à son insu à propos de son identité profonde. Peut-être qu’incapable d'accepter pleinement son homosexualité elle ne pouvait que se représenter avec une masculinité accentuée. Elle prenait conscience que son goût prononcé pour les cheveux courts, les vestes croisées et le pantalon, révélait quelque chose au-delà de la seule esthétique vestimentaire.
Un terrible fardeau lui pesa sur les épaules. Et en même temps s’en venait une sorte de soulagement, auquel se mêlait une  désespérance douce qui se manifesta par quelques larmes qui coulèrent sur ses joues. 

Camille sortit et dirigea ses pas  vers le parc Monceau. Elle s'était habillée un peu n'importe comment. Un chemisier blanc pas très frais, ample, qui ne faisait même pas ressortir sa toute petite poitrine, un jean dans le dernier lavage devait remonter à des temps immémoriaux, des vieilles baskets avachies. Bref pas de quoi attirer le regard. Elle pensa : 
— je ne suis pas loin de la déprime, moi. 
C'était une pensée froide, sans affect, comme un constat médical qui lui serait étranger. Cela n'avait pas d'importance. Plus rien d'ailleurs n'avait d'importance. Elle pensa à Jade avec distance et n'en fut pas surprise. Ce tableau qu'elle avait voulu absolument posséder, c'est lui qui désormais la possédait, elle, Camille. Le bricolage qu'elle avait fait sur cette toile fut plus révélateur que trois ans de psychanalyse. Elle passa sa journée en errance. Dans le parc, elle fit le tour de la Naumachie, s'attardant à la contemplation des colonnes antiques en arc de cercle. Je suis comme cela pensa-t-elle : une sorte de ruine… Je ne ressemble plus à rien,  mon identité se perd, me voilà sans raison d'être, et encore plus son utilité de vivre.

*

Jade se sentait la plus heureuse des femmes. Son stage terminé. Les responsables de l'établissement bancaire l'avaient félicitée et établi un rapport presque trop élogieux. Elle savourait sa hâte de retrouver Camille. Certes, au téléphone, elle ne semblait pas très en forme. Jade mit cela sur le compte de leur séparation. Comme quoi cette petite Camille n'était pas la femme forte dont elle voulait donner l’apparence. Elle lui  communiqua par texto les coordonnées de son TGV et l'heure de retour à Paris, persuadée qu'elle la trouverait au point de ralliement indiqué. Mais Camille ne fut pas au rendez-vous. Jade regagna leur appartement en métro. Quelque peu inquiète, d'autant qu'elle tombait systématiquement sur la messagerie de Camille et sans  réponse à ses textos.
À peine entrée dans l'appartement, un gros pincement lui serra le cœur et un début de panique l’envahit . Tout était sans dessus dessous, sale. On aurait dit l'appartement d'un mec qui se foutait de tout. Mais qu'est-ce que c'était que ce tableau de Pont-Aven complètement transformé, ces tubes de peinture éparpillés, et disons les choses clairement, cet immense bordel dans le salon !?
Jade descendit chez la gardienne qui lui raconta le malaise de Camille devant sa loge.
— Oui, je sais, elle m'a raconté. Je vais appeler les hôpitaux, au cas où elle aurait eu un nouveau malaise et se trouverait aux urgences. J’ai le pressentiment d’un malheur.

*

Durant les jours qui suivirent Jade passa par tous les registres des sentiments et des états intérieurs possibles, de la panique à la révolte, de l'angoisse à l'espérance, de l'incompréhension totale compensée par des hypothèses les plus délirantes sur ce qu'il avait pu arriver à Camille, dont elle demeurait sans nouvelles. Malgré toutes les démarches effectuées un peu partout, auprès des autorités, des hôpitaux, des amis de Camille, de son réseau relationnel, rien ni personne n'avait aperçu Camille depuis des jours. Elle appela sa famille qui tenta de la rassurer : Camille était une femme fantasque. Elle avait même fugué dans son enfance. Il ne fallait pas trop s'inquiéter. Elle reviendrait, sûrement. La police ne voulait rien faire. Camille était majeure, elle menait sa vie comme elle l’entendait. Et à défaut d'éléments précis ou alarmants aucun avis de recherche ne fut lancé.

***

Dix huit mois passèrent.  Jade gardait en son cœur l'amour de Camille. Elle avait échafaudé toutes les hypothèses possibles et ne parvenaient pas à imaginer le pire. Le jeune banquier de Bordeaux, en mal d'aventures, l'avait appelée à plusieurs reprises. Elle avait décliné, puis ce fut le silence.
Jade s’était débarrassée du « tableau maudit », selon son expression, dans une grande benne à ordures sur un chantier de construction, après avoir hésité à le balancer dans la Seine.

Il fallait bien que la vie reprenne le dessus. Elle avait une carrière professionnelle qui s'ouvrait devant elle. Jade se raccrocha à cette bouée comme une naufragée espère survivre et atteindre un rivage salvateur. Elle réussit à décrocher un poste prometteur pour son jeune âge, dans une petite banque privée mais qui offrait des possibilités d'avenir indéniables.

*

Elle demeurait toujours dans l'appartement près du parc Monceau. Ellet changea toute la décoration. Il fallait à la fois se souvenir de Camille, espérer son retour, et envisager de tourner la page, peut-être définitivement.
Souvent le matin, quand l'aube commence à peine à poindre, elle partait courir dans le parc Monceau. Jade n’était pas droguée au jogging, mais cela lui faisait du bien. Elle parcourait le tour du bassin ovale, remontait toute l'allée de la Comtesse-de-Ségur, puis retour jusqu'aux colonnades antiques, figées comme de la mort.
Ce matin là elle aperçut entre les colonnes, un homme assis sur un banc et dirigea ses pas vers lui. Son cœur se mit à battre intensément. Cet homme svelte et élancée lui rappelait étrangement Camille. Tout homme qu'il était, elle lui trouva une sorte de féminité cachée, mais qui, pour Jade, transparaissait de manière manifeste.
Elle vint sur le banc d’à côté, exécutant quelques mouvements d'assouplissement, avec une sorte de volonté manifeste d'attirer l'attention de cet homme. Celui-ci tourna son regard vers elle et lui sourit.
Elle eut l'impression bizarre de voir la bouche de Camille.
Elle osa s’approcher de lui, lança un bonjour un peu timide auquel il répondit gentiment. Ils échangèrent quelques banalités, comme on le fait entre joggers, sur le temps qu'il fait, celui consacré à courir, les petites douleurs ça et là, le bien-être ressenti quand même. Enfin bref. L'ordinaire du bavardage sans conséquence et sans grand intérêt, sauf celui d'avoir échangé quelques mots.
—  Faut que j'y aille, s’excusa l’homme en regardant sa montre.
— Oui, je comprends bien, moi aussi d'ailleurs, balbutia Jade.
Puis elle osa se lancer :
— Vous venez souvent ici ? Moi presque tous les jours… mais on ne sait jamais croisés il me semble.
— Non, c'est un peu occasionnel. Pardonnez-moi, mais faut vraiment que j'y aille…
— Comment vous appelez-vous ?, osa-t-elle encore, regrettant aussitôt sa question.
Il s'était levé et commençait à s'éloigner. Il se retourna, et lança :
— Je m'appelle Camille, tout en lui faisant un geste amical d’au revoir, agrémenté d’un sourire.
Il fit encore quelques  pas avant de se retourner une deuxième fois.
— Vous savez, je suis marié ! 

Et il s'éloigna définitivement.

-o0o-

mardi 3 octobre 2017

Nouvelles - une suite ?



Ceux d'entre vous qui ont pris la peine de partir « À vélo vers l'Éternité », se souviennent peut-être du « Portrait de femme à l'arbre ».

Une amie de longue date, du Net,  (qui passe rarement par ici), m'a suggéré de donner une suite à cette nouvelle où il est question d'un tableau… étrange…. J'ai donc décidé de me lancer.
Si vous n'avez pas lu cette nouvelle, c'est dommage Cependant cela n'est pas indispensable pour comprendre la seconde histoire… mais, quelque part, c'est mieux !

Pour mettre en appétit les (rares !?) lecteurs de ce blog qui n'ont pas fait l'acquisition de cet ouvrage magistral ! (il va encore falloir que je change de melon…) voici un court extrait tiré des premières pages de cette nouvelle, qui se déroule à l’hôtel Saint Mériadec de Pont-Aven…

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(…) Jean-Noël, dégoûté, regagna son hôtel par une rue déserte, quand tout à coup, son corps plus que lui-même s’arrêta brusquement devant la vitrine où un unique tableau le regardait dans les yeux. Ce n’était pas vraiment une Galerie, mais plutôt la devanture d’un ancien magasin. Une grande baie vitrée avec, derrière la toile qui le dévisageait, un lourd rideau vert sombre qui cachait l’intérieur de ce qui semblait être redevenu une habitation privée. À droite une très étroite porte à la peinture incertaine.
La toile représentait une femme au regard étrange, peinte dans les seuls tons ocre et orangés sombres. Au premier plan un arbre bleu violacé tendait vers elle des bras tentaculaires, branches inquiétantes sous la menace desquels la femme se figeait dans une attitude affectée. Elle semblait à la fois se méfier de l’arbre et lancer un défi au spectateur, cherchant à l’attirer et l’incitant à pénétrer à l’intérieur. Jean-Noël Lamandune se rendit compte que tout son corps voulait répondre à cet appel. Déjà sa main était sur le bec de cane de la petite porte qui en s’ouvrant l’aspira dans l’ancienne boutique.
C’était une grande pièce sombre, entièrement dominée par une immense cheminée de pierre. Au centre un fauteuil droit, au dossier haut engloutissait une vieille femme, petite, tassée sur elle-même, au visage rond de pomme à cidre, vraie bretonne de carte postale.
— « Vous venez pour le tableau » dit-elle sur un ton qui ne permettait pas de distinguer s’il était affirmatif ou interrogatif.
— « Oui » s’entendit répondre Jean-Noël.
— « Alors emportez-le tout de suite ! commanda-t-elle, il y a si longtemps qu’il attend ici. » (…) 

——————

Pour les autres, et en général pour tous, voici le début de la suite de cette mini-série que j'envisage. 
Il est des œuvres d’art qu’il vaudrait mieux ne pas avoir eues sous les yeux…





Si cette suite vous semble intéressante, j'en poursuivrai sans doute la publication.

dimanche 1 octobre 2017

Sornettes et calembredaines - 1

Cette nuit-là, avec elle, 
il avait pris son pied

dans les barbelés

Parfois l’amour déchire
les chairs


*


samedi 30 septembre 2017

Bucolique...



Pour le  Week-end

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Photo AlainX

lundi 25 septembre 2017

Brève rencontre

Nous nous sommes croisés ce WE sur le front de mer. Et quelques mètres plus loin, chacun s'est retourné. Elle, comme moi.
Un petit 180°. De ce fait, on s'est souri. Et en conséquence, on s'est rapproché.

Aussitôt, s'installe une sorte de proximité, pour ne pas dire de complicité. Ce n'est pas la première fois que cela se produit entre Zhandis. C'est d'autant plus renforcé que nous sommes chacun assis sur notre bécane, le même modèle dans la même marque. Un magnifique « six roues » qui permet la rotation sur soi-même puisqu'on a les roues motrices sous les fesses. Nous effectuerons ainsi un 360° gracieux et élégant en deux secondes à peine, chrono en main.
C'est sans doute pour cela que le modèle s'appelle « salsa ».

Aussitôt la conversation s’engage. On dirait deux « bikers »  qui discutent à propos de leur bécane et les mérites respectifs de chacune. Si nous avons le même modèle de base, nous n'avons pas les mêmes accessoires, soit par choix, soit par nécessité du handicap.
La dame a l’âge de la retraite. Sa bécane est toute neuve et rutilante, face à la mienne qui a bientôt cinq ans et ne respire plus la jeunesse. je constate les quelques améliorations faites depuis. Rien de bien déterminant au demeurant.
La question qui fait débat chez les « handicapés professionnels » que nous sommes, a trait généralement aux modalités de recharger des batteries. D'après le constructeur, il faut les recharger chaque soir, et toute la nuit, quelque soit l'usage dans la journée fait avec l'engin. D'après mon fournisseur il faut plutôt attendre que la batterie soit déchargée au moins de 60 % avant de remettre en charge. D'après le fournisseur de la dame, c'est 80, voir 90 % qu'il faut attendre… comme à chaque fois, les arguments s'échangent sur ce terrain. Madame fait remarquer que du coup, quand les batteries arrivent à ce stade, il ne faut plus aller très loin de chez soi sinon cela pourrait être la panne sèche. Je lui précise qu'en ce qui me concerne je n'attends pas si longtemps, même s'il m'arrive d'aller assez loin « dans le rouge » mais c'est parce que j'ai fait une longue balade.
Au final je conclus que de toute façon c'est aléatoire les batteries ! Certaines, bien utilisés, vont durer trois ans, d'autres, dans les mêmes conditions, ont duré un an. ( c’est mon cas!)

— Mais est-ce que c’est remboursé par la sécu ? S'interroge la dame qui ne semble pas rouler sur l'or.
— Très partiellement il y a juste un forfait. Qui couvre environ 20 % du prix d'un jeu de batteries neuves !
la dame retraitée se désole ! 
— Vraiment, ils ne font rien pour nous aider comme il faudrait !


Entre Zhandis qui sont conscients des usages en vigueur, on ne pose pas de question à l'autre sur l'origine de son handicap. Un peu comme on ne demande pas à quelqu'un qu'on visite en prison pourquoi il a été condamné : est-ce qu'il a étranglé ? Violé ? Trucidé ? Dévalisé une banque ?
On attend que l'une ou l'autre des personnes estime avoir à donner des explications sur sa santé.

Lorsque j'étais jeune, et que l'on me demandait : — « qu'est-ce que vous avez eu ? », je répondais systématiquement : — « En ce moment, j'ai un gros rhume ! ».

Et là, suite à une question que je pose « vous n'utilisez pas les repose-pieds », elle me répond :
— Non, ça me fait trop mal si je pose mes pieds sur le sol ou sur le repose-pieds. J'ai une polyarthrite rhumatoïde déjà fort avancée et je suis en permanence sous morphine.

Là encore, il est d'usage de ne pas compatir outre mesure, parce que un Zhandi respectable, sait très bien que globalement, la compassion des autres avec leur sourire en coin d'où dégouline de la pitié mielleuse et poisseuse qui vous tâche partout, on en a rien à foutre !  On préfère que l'on nous considère comme une personne à part entière. Et ce serait déjà pas mal si c'était ainsi !
On s'en tiendra donc à la technique médicale. 

— Ah !, Dis-je, vous mettez des patchs je suppose ?
— Hélas, non, Monsieur, ma peau ne les supporte pas.
— Il y aurait une solution, que je rétorque, il suffirait de changer de peau !…
— Ah ! Vous avez de l'humour ! C’est ce qui compte, hein, Monsieur, c'est de toujours garder le moral !

Et le moral, elle semble l'avoir. Elle se montre enjouée et tout sourire.
Puis, s’échangent quelques propos sur la pluie et le beau temps, le beau temps surtout, la mer d'un bleu intense et la lumière très pure, bien plus pure que l'été, et ce soleil qui nous inonde et nous réchauffe.
Et c'est ainsi que nous nous quittons.

Quand même, je ne puis m'empêcher de penser ensuite à mon père, qui lui aussi eut une polyarthrite  rhumatoïde invalidante qui le fit énormément souffrir. En ce temps-là, la morphine était prohibée.
Cette saleté abrégea ses jours. Bien sûr, en bientôt 30 ans, on a fait bien des progrès. Il n'empêche que je ne connais pas de personne avec ce diagnostic qui ait fait de vieux os.

Reverrai-je un jour cette dame ?
Ce qui semble certain : on ne dansera pas la salsa ensemble…




samedi 16 septembre 2017

À celles, ceux, qui ne sont plus là…



C'est à vous que je pense ce matin, vous qui m'avez fait devenir ce que je suis, vous qui m'avez aimé, aidé, conseillé, fait découvrir, militer, changer, progresser. Vous par qui je me suis remis en chemin de vie, qui m'avait montré les carrefours possibles, les routes préférables, les écueils à contourner, la montée vers les sommets et la descente dans les profondeurs. Vous qui m'avez ouvert les portes de l'intériorité. Vous m'avez permis d'accéder à un lieu si intime de la présence  permanente, éternelle, de la vie en abondance.
À vous que je ne peux oublier puisque vos noms sont gravés au fond de moi définitivement.

— C’est d'abord à toi mon père, à toi ma mère, que je veux m'adresser. À vous deux ensemble, Vous avez formé le couple inséparable et fécond qui m'a donné la Vie. Au-delà des difficultés, des péripéties, des épreuves qu'il a fallu traverser, vous avez toujours pris soin de moi. Toi, ma mère, tu m'as donné l'amour dont tu disposais malgré la maladie mentale. Tu me l’as souvent manifesté, certes parfois dans des débordements intempestifs, mais tu n'as pas failli tout au long du chemin. Toi, mon père, contraint par une éducation inadaptée à demeurer distant dans ton amour, tu fus pourtant bien présent et actif, dans la discrétion. Le silence est parfois une certaine proximité. J'ai découvert, après ta disparition, dans les archives familiales combien en réalité  tu avais été particulièrement actif durant mon enfance et ma jeunesse. Tu habites en moi pour toujours. À mesure que je me suis avancé en âge, tu as pris ta place en mon coeur, toujours discrètement, comme un trésor caché dont on sait qu'il est là et auquel on peut faire appel parce que le besoin s'en fait sentir.

— C’est ensuite à vous mes « Maîtres en existence » qu'il me faut rendre un hommage appuyé. Que serais-je devenu si je n'avais pu aller à votre rencontre, recevoir non seulement votre enseignement, mais le témoignage de vos vies données sans désir de retour. Par vous j'ai découvert mes errances de pensées, celle notamment que l'on pourrait être un « self-made-man », alors que toute construction de la personnalité est nécessairement et foncièrement relationnelle.
D’une certaine manière si mes parents m'avaient beaucoup donné, c’est vous qui m'avez tout appris. Vous m'avez appris à aller à la découverte de ce qui sommeillait en moi. De mon potentiel vital. Du chemin d'assainissement d'un passé douloureux. J'ai expérimenté ce qu'il en était d’une remise en vie, en existence, rendant possible le don de soi et l'engagement pour une cause.
Bien entendu j'avais lu cela dans les livres et mon cerveau n'était pas ignare de ces concepts. Restait cependant à « les faire soi », les intégrer, c'est-à-dire les faire passer du monde cérébral au monde de l'intériorité viscérale, génératrice d'action.
Vous m'avez permis de comprendre que j'étais un être humain limité, ce qui m'a mis en chemin de l'humilité, chemin difficile, escarpé, toujours à reprendre parce que la suffisance et l'orgueil guette facilement au dehors et cherchent à rentrer de nouveau par la fenêtre pour asservir.

Par vous j'ai compris qu'une vie n'y suffirait pas. Mais qu'importe. Seul le chemin est l'objectif.

— Viennent alors tous ceux qui ont croisé ma route et ont été autant de pierres blanches sur celle-ci. Quelques enseignants, en particulier mes professeurs de français, de philosophie ;  mes professeur d'université, de droit du travail, d'économie politique, de libertés publiques, de droit civil, qui m'ont aidés à charpenter ma pensée et à m'ouvrir au monde, par la pertinence de leur enseignement.
Comment ne pas citer également quelques compagnons de combats syndicaux et politiques auprès de qui j'ai appris la valeur de la solidarité dans l'engagement, et la stratégie de conquête pour une juste cause, en même temps que le respect de l'adversaire.

— Me traversent à l'instant d'autres personnes, en particulier des amis disparus qui furent des compagnons de partage, d'épreuves, de joies, autant que le soutien dans les difficultés. Ils ne sont encore que quelques-uns à être morts. Je crains que la liste ne s'allonge dans les années qui viennent.

Sans doute en ai-je oublié. Mais je crois avoir mentionné l'essentiel.

*

Cette évocation fait grandir en moi la gratitude pour la Vie. Également la puissance des liens essentiels et leur « éternité », car aucun ne peut disparaître en moi sans m'arracher le cœur. Tous les êtres qui ont vécu me constituent. Ils sont le terreau sur lequel la vie continue de pousser, avec sa singularité, son originalité et son unicité.
Chacun a place en moi, sans confusion, sans amalgame et sans fusion.

Ce sont comme autant de fleurs sur ma terre intérieure. Constituant ainsi un jardin fleuri et multicolore au long de la route de vie. Je le contemple étonné. Il ne cesse de refleurir. Il a cette beauté que je reçois dans un immense merci.




lundi 11 septembre 2017

Mauvaise fortune


Il arriva là où il aurait fallu partir.
On quitte  toujours nulle part, pour aboutir ailleurs.
Il n'en reviendra pas
trop loin, c’est trop loin.

En chemin, les pertes sont intenses
mieux faudrait embarquer sans rien
pour revenir chargé de tout
Tout ce qu'il faudra déposer
trop de fardeaux, c'est trop de poids.

Le destin lui remplit le ventre
bedaine que l'on traîne.
Surcharge pondérale
qu'il ne peut pondérer.

Pour regagner le port
Les passes sont étroites
pour qui navigue à l'estime
sur le frêle esquif
d’une existence incertaine.

Il accosta cependant
pensant s'établir
s’installer
demeurer
pénétrer le sens des choses.

Il ignorait être parvenu à la fin
la vie riche qu'il espérait
était en cessation de paiement.



vendredi 8 septembre 2017

La connaissance de l'autre.

On croit souvent connaître l’autre.
N'y a-t-il pas si longtemps que l'on se côtoie ? On a noué des liens, on s'est même engagé ensemble dans la durée. Et nous sommes allés jusqu'à fonder une famille.

Et puis il nous ressemble tellement ! Il doit certainement être « comme nous  ! »
Nous avons passé tellement de temps ensemble, découvert tant de complicité, partagé si intimement, que nous le connaissons « comme notre poche ».

Et puis un jour, c'est la déception.
— Ça alors ! Je ne le croyais pas capable de faire « ça » !

Alors évidemment, le premier mouvement est de l'accuser de trahison, de nous avoir trompé, de nous avoir égaré, d'avoir été hypocrite, fourbe, machiavélique. Il/elle nous a roulé dans la farine. Ce n'est qu'un menteur. Une petite crapule déguisée sous des apparences de vérité et de sincérité.

Il ne nous viendrait pas à l'idée de s'interroger sur nous-mêmes. Sur notre aveuglement de croire que l'on peut véritablement connaître l'autre, toujours insaisissable, et où se mêlent en lui lumière et noirceur. Nous sommes souvent incapables de reconnaître qu’en cela, oui, il nous ressemble. Car nous avons aussi nos beautés et nos laideurs dans les actions. Et bien souvent nos actes sont pavés de bonnes intentions dans lesquelles l'autre se prend les pieds et se casse la cheville…

Il ne faudrait pas croire qu'il s'agit là de propos pessimistes.
Au contraire, ils sont emprunts du réalisme nécessaire à la réussite véritable de toute relation.
Être naïf et ignorer cette réalité première, c'est aller au devant de ratages mémorables.

Toute relation nécessite à la fois distance et proximité. L'équilibre entre ces deux pôles est difficile et délicat.
les pièges vont de la fusion où on y perd son identité, à la répulsion et au rejet, où on y perd son appartenance à la collectivité humaine et hélas parfois sa propre bonté.

Seule l'observation et la capacité de discerner ce que sont - pour nous - de justes relations peuvent nous faire éviter de tomber dans les pièges… au moins de temps à autre ! …

Et une juste relation n’est jamais, ni parfaite, ni un long fleuve tranquille, ni sans souffrances.

Espérer autre chose relève de la rêverie statique, qui fera encore plus mal lors de l’inévitable réveil brutal.

lundi 21 août 2017

Sans doute un délire…

J'avais décidé de m'installer à l'ombre d'un doute.
À force de regarder les certitudes que d'autres annonçaient dans la lumière, j'étais aveuglé par trop de vérités qui me semblaient tellement frappées au coin du bon sens, qu'elles me donnaient la migraine.

Je me suis donc mis en quête d'un doute.
Un doute unique et solitaire que je pensais trouver facilement dans la ville, écrasée par des lumières. Malheureusement, la plupart des citadins ne doutent de rien. Ils savent tout, puisqu'ils habitent là où réside la connaissance dans des bâtiments construits pour cela.

À la sortie de la ville, s'étalait la campagne. Dans ces étendues paisibles de la plaine cultivée je trouverais certainement. Entre un champ de blé et des coquelicots, devaient bien pousser quelques pensées sauvages à l'allure bleutée que le vent doit secouer jusqu'à les faire douter d'elles-mêmes.

Après une longue marche durant des kilomètres et des kilomètres, sous le soleil accablant et l'atmosphère humide, j'aperçus au loin une forme étrange. Elle montait de la terre. Enfin c'est ce qu’il me sembla. À moins qu'il ne s'agisse de la vapeur d'un mirage. Ne portant nul chapeau ou couvre-chef quelconque, mes neurones étaient presque portés jusqu'à ébullition. De cette grisaille noire, étrange, informe, qu’une ondulation hypnotique empêchait mon regard de regarder ailleurs, sortit tout à coup un doute terrible presque effrayant qui progressa vers moi et me couvrit de son ombre. Figé sur place, je ne pouvais remuer ni le petit doigt, ni le gros orteil.

Voulant pousser un cri, j’ouvris la bouche mais rien ne sortit. Au contraire, l'ombre du doute pénétra jusqu'au fond de ma gorge, descendit dans mes poumons amenant instantanément une difficulté à respirer.  L’ombre me serra le cœur qui se mit à battre la chamade. Mes jambes furent prises de tremblements que mon esprit ne parvenait pas à contrôler. L'ombre du doute se noua dans mon ventre qui devint dur et douloureux.

Figé sur place, incapable du moindre mouvement, j'attendis.

À l'heure où vous lirez ces lignes, sachez que j'attends toujours.

Maurizio



lundi 14 août 2017

Sans retour

Mon été 2017 se déroule sous de forts contrastes. Tout a parfaitement commencé avec 15 jours d'escapade dans le midi où nous avons passé de merveilleuses journées ensoleillées, reposantes, et à la fois culturelle et ponctuées de rencontres intéressantes.
Heureusement qu'il y eut cet épisode multicolore.
Car ensuite ce fut la grisaille.

Au bord de la mer mon ciel commença à s'assombrir. Le vent mauvais des nouvelles alarmantes se mit à souffler soulevant le sable cinglant qui perce les oreilles, vous force à écouter la tragédie d'une vie qui avance vers sa fin.
Alors la nuit sombre se fait définitive pour celui dont je partageais l'amitié depuis 45 ans et même plus…
Le crabe finit toujours par étendre son empire.
  
Le cri de douleur de l'épouse désormais seule, dans la nuit tempêtueuse vrille l'oreille est s'y incruste comme un acouphène. 
La mer ne s'est pas calmée et les essuies glaces sur la route du retour ne nettoient rien dans mes yeux que troublent une eau saumâtre. 

Ainsi va la mort.

La veille, je recevais une photo de lui, assis dans son fauteuil, il souriait , le gobelet de mauvais café à la main. Il faut dire qu'aux soins palliatifs on lui avait retiré les tuyauteries dans les veines, la sonde gastrique, et tout le tremblement…

Il s'en est allé vers cet ailleurs inconnu, que les hommes préfèrent espérer, en écoutant la neuvième symphonie de Beethoven…
Paisiblement nous a-t-on dit.

Dans son cercueil, sous le linceul, je me demandais bien où était passé son corps. Il était déjà réduit à presque rien, lui qui, de son vivant, de sa santé, avait des allures d'armoire à glace.

La dernière fois où je l'ai vu il m'avait dit : "Ne t'inquiète pas, je vais continuer à me battre."

Le combat était bien trop inégal mon  ami ! 
Mais ta grandeur fut de croire en une victoire.  Éternel courageux, volontaire et confiant dans la vie. Tu l'auras été jusqu'au bout.
C'est pour cela sans doute que tu es parti confiant dans la mort. Sans souffrance insurmontable comme je l'ai vu chez d'autres.

Au fond le crabe n'a pas vraiment gagné. Il ne t'a pas emporté.


C'est toi qui l'a quitté.

vendredi 28 juillet 2017

Évolution vs transformation. (tentative 1)


Ma vie préside d'une lente évolution comme l'arbre qui grandit et se déploie.

Dans mon jardin il y a un grand sapin. Il a commencé son existence chez nous dans notre salon il y a environ 30 ans. C'était ce qu'il est convenu d'appeler « un arbre de Noël » que nous avons ensuite planté dans le jardin. Durant 7 ou 8 années il ne s'est pas vraiment passé grand-chose. Quelques tout petits centimètres de verdissement à chaque printemps. C'était tout. Guère de croissance. Probablement que tout ce temps lui fut nécessaire pour se transformer personnellement. Comprendre ce qu'il en était de sa destinée. Il était né en pépinière, son destin était tout tracé, sa vie serait courte. Il subirait une transplantation en pot avec quelques racines. Il séjournerait dans le salon d'une famille, ferait sans doute la joie de quelques enfants, abriterait sous ses branches des cadeaux de Noël. Et puis s'en serait terminé. Il aurait comme tombeau une benne pour déchets végétaux. 
photo du net

Et voilà qu'il se retrouvait replanté, après avoir été transplanté. Quelque chose d'imprévu s'offrait à lui. Il avait sagement appris dans sa jeunesse à être conforme à ce que l'on attendait de lui. Un simple ornement pour Noël et ce serait tout. C'était un destin un peu court, mais on lui avait fait comprendre qu'on ne choisit pas. D'ailleurs, tous ses frères et les autres de la pépinière avaient parfaitement accepté. Pas un seul ne dérogeait à la règle commune, et chacun se souvenait de ce sapin qui avait voulu n'en faire qu'à sa tête… qu’on n'avait pas tardé à lui couper. Que les autres se le tiennent pour dit ! Et puis, de quoi pouvaient-ils se plaindre tous ces sapins à qui était promis à un destin merveilleux : faire la joie des enfants par le don de leur vie ! N’était-ce pas s’assurer un paradis  au royaume des conifères ?

Il prit plusieurs années pour réaliser qu'un plus grand destin l'attendait, tout à son étonnement que, - par il ne savait plus quelle magie  - il s’était retrouvé dans cet environnement inconnu jusque là, voisinant avec des confrères curieux qui ne lui ressemblaient pas tout en étant de bois. Il existait donc des semblables, mais différents ? Ainsi donc le monde vivait de diversités, qui ne se montraient pas nécessairement hostiles ? Personne ne lui voulait de mal, nul ne lui faisait de l’ombre.

Peu à peu il accepta l’idée que devenir lui-même et se développer, ne pouvait nuire à personne, mais au contraire enrichir un bel ensemble arboré auquel il se sentait désormais appartenir. Il avait trouver sa terre d’adoption. Il pouvait accepter de devenir un sapin majestueux qui irait tutoyer le ciel et pourrait prendre la pleine mesure de ses possibles. Cela ne gênerait personne, bien au contraire. Alors il se mit à grandir et se déployer dans le respect de sa nature profonde qu'il découvrait au fur et à mesure qu'il allongeait ses branches et faisait grandir son tronc.
photo du net

Voilà maintenant 30 ans que lui et moi avons fait cette découverte ensemble au fil des ans.

Voilà maintenant 30 ans que je me suis mis à l'écoute de ce sapin et de sa sagesse.

. Il m'a appris l'indispensable équilibre entre verticalité et horizontalité. 

. On ne peut monter haut sans une base solide. 

. On ne peut communiquer avec les étoiles que les pieds enracinés dans sa propre terre nourricière.

.On ne peut progresser sans une introspection intelligente qui s’est affranchie de l’ego pour accéder à l’Être.