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lundi 6 novembre 2017

Sur une consigne

 La consigne de chez Lekévio   n'est pas très facile… mais j'ai quand même tenté quelque chose…

LA CHAMBRE



 Sur cette image belle comme du Hopper, je vous propose :

1) Commencez impérativement votre texte par la phrase suivante : "Je suis née à quatre heures du matin, le 9 janvier 1908, dans une chambre aux meubles laqués de blanc, qui donnait sur le boulevard Raspail." (emprunt à Simone, jeune fille rangée.)



2) Terminez impérativement votre texte par la phrase suivante : "Je vais laisser pousser ma moustache, décida-t-il" (emprunt à Jean-Paul, celui qui écrit sur le mur.)









****

Brève rencontre 

"Je suis née à quatre heures du matin, le 9 janvier 1908, dans une chambre aux meubles laqués de blanc, qui donnait sur le boulevard Raspail." Elle avait écrit cette phrase sur un bristol en toile suisse d'une élégance raffinée, qu'elle avait glissé dans une enveloppe parfumée.
 D’une main délicate  elle  remis la missive à ce bel homme brun, aux yeux bleus délavés et à la moustache fine, au costume parfaitement taillé dans un tissu prince-de-galles qui le rendait élégant, tandis qu'ils buvaient un dernier verre au bar. Dans quelques instants cela ferait 24 heures qu'ils s'étaient rencontrés.
 Elle lui demanda expressément de ne l'ouvrir que lorsqu'il aurait rejoint sa chambre d'hôtel.
Elle se garda de lui dire qu'elle habitait en face, et pour faire diversion, demanda qu'on lui appelle un taxi pour la reconduire chez elle. « Le reverrai-je ? »,  songea-t-elle en claquant la portière de la voiture, alors qu'il lui faisait un signe du haut des marches de l'entrée de l'hôtel. 

Il grimpa quatre à quatre les escaliers menant vers sa chambre. Sitôt la porte refermée derrière lui, il prit connaissance de cette phrase, qui le laissa dans la plus grande perplexité. Cette sorte d'aveu intime n'avait guère d'intérêt. Et pourquoi lui révélait-elle son âge, qu'elle ne faisait absolument pas du reste. C’était à l'évidence une femme du monde, intelligente, au front dégagé que des cheveux en chignon mettaient en valeur, aux yeux profonds de madone quelque peu prude et à la fois attirante, tant ses gestes délicats étaient susceptibles de faire naître le désir. Mais il n’avait rien fait pour tenter quoi que ce soit en ce sens.

Depuis son appartement, elle l'apercevait dans sa chambre éclairée, assis sur le lit, le bristol à la main. Un frisson lui parcourut l'échine. Désormais il savait tout. Ce soir elle pourrait dormir en paix.

*

Repris par le tourbillon de la vie, il n’oublia pas cette rencontre particulièrement singulière. Pourtant il avait roulé sa bosse un peu partout et ne manquait pas d'anecdotes piquantes sur ses aventures nocturnes. Cette femme avait quelque chose d’étrange. Il avait gardé le bristol. Lorsqu'il visita un client boulevard Raspail, il se souvint d'elle avec précision, songeant que cela ne pouvait être uniquement une rencontre du hasard. Il fallait qu'il la retrouve. Nommer ce lieu avait certainement un sens. Il parcourut tout le boulevard  cherchant vainement à reconnaître la maison de sa naissance. C'était tout à fait idiot. Mais qui n'a jamais eu de comportements idiots ?

Il revint chaque soir déambulant, depuis la rue du Bac jusqu’au boulevard Saint-Jacques. Persuadé de la croiser, certain qu'elle avait voulu revenir habiter dans l'appartement de sa naissance. Qu'il fasse soleil, qu'il pleuve ou qu'il vente, il était fidèle à sa déambulation quotidienne. Parfois il croyait l’apercevoir de dos, accélérait l'allure, interpellait une dame qui manifestait son étonnement ou une autre qui le rabrouait sévèrement. Il persévérera pendant plusieurs semaines, ne se comprenant plus, lui l'homme rationnel, comment pouvait-il se laissait aller à ces bêtises d'adolescent. Mais il était un homme, un mâle, et même un homme à femmes. 
Ou peut-être l'homme d'une seule femme. Elle.


Toutefois, sans vouloir se l'avouer, il faut reconnaître qu'il était quelque peu superstitieux et pour forcer le destin il crut avoir une idée définitive et imparable pour la retrouver. « Je vais laisser pousser ma moustache », décida-t-il.

****
Pour la petite histoire, je connais bien ce quartier de Paris pour y avoir souvent animé des stages… toute une époque, révolue pour moi…!!

39 commentaires:

  1. Délicat, sensible, mystérieux donc intrigant. Bravo Alain. Merci.

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    1. Merci pour ton appréciation.
      Et merci aussi d'offrir de belles consignes qui titillent la créativité…

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  2. Ah j'ai aimé... Un cadre et un style que j'affectionne moi-même, mais ici avec un zeste de "nonsense"... la porte reste ouverte sur en tout cas un souvenir qui prendra de plus en plus d'importance...

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    1. Venant de ta part, je ne puis qu'être sensible au fait que tu aies aimé…
      Il est vrai que j'aime bien des textes quelque peu évasifs qui ouvrent sur bien des possibles… l'imagination du lecteur fera le reste !

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  3. et je retrouve ta faculté de conteur qui est grande...Bravo Alain!

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    1. Je vais finir par admettre que je ne suis pas trop mauvais en ce domaine…

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  4. Oui, j'ai beaucoup aimé aussi, c'est bien amené et il faut dire que ce n'est pas facile, mais déjà, voir l'histoire du point de vue de l'homme... Et d'un rêve... J'aime ...

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    1. Je préférais opter pour le point de vue de l'homme. Cela me reposait après avoir écrit les aventures des deux héroïnes de ma dernière nouvelle…
      ;-)

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  5. Quel genre de moustache se laissera-t-il pousser? Suspense. Osera-t-il une toison à la Nietzsche? Une moustache à la Dali, à la Clark Gable? Une moustache de méchant Chinois? En guidon de vélo? A la Pancho Villa? En brosse à dent (à la Hitler)? Ou simplement une paire de bacchantes en freestyle? Non parce que ce genre de détail, pour une femme qui parfume son courrier, c'est quand même important.

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    1. Je suis d'accord avec Sandrine, lol, l'idée d'une moustache à l'heure du petit déj' ...

      Va pour Clark Gable alors.

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    2. Anonyme6/11/17

      Cela pourrait s'intituler aussi Fausse piste. Elle l'envoie dans une impasse mentale. Le fait prisonnier d' une idée d'un souvenir...
      A te relire ce sont les impressions qui me viennent...

      Pivoine.

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    3. @ Sandrine
      J'avoue que les moustaches Jean Ferrat époque les guérilleros, cela me plaît pas mal !

      @ Pivoine
      intéressante ta relecture sur l'impasse mentale… ça me plaît bien aussi !

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    4. Oh non pas à la Clark Gable : il avait, paraît-il, mauvaise haleine. Je ne sais si c'est la faute aux moustaches mais je ne me risquerais pas :D

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  6. J'ai aimé.
    C'est la première fois que je passe.
    Pas la dernière...

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    1. Pas de problème !
      C'est open bar…
      et merci.

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  7. La moustache ne me semble pas un atout mais il fallait bien la placer. J'ai vraiment aimé ce texte.

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    1. Content que tu aies aimé.
      il faut reconnaître que ce n'était pas bien facile à placer en effet… mais j'aime assez ce genre de petit défi…

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  8. Excellent !
    Chez moi, j'avoue que le proverbe ou dicton ? m'a bien rendu service...

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    1. Oui, j'ai vu chez toi… et c'est un dicton que je ne connaissais pas…

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  9. Dès la deuxième phrase, la première qui t'appartient, le décor est planté. Mystère, charme, raffinement, et la déraison qu'engendre la passion...

    On retrouve instantanément cet univers qui est le tien. C'est un vrai talent.

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    1. Oui, tu as certainement raison, c'est un genre d'univers que je crée, en effet.
      Des reflets comme le tien m'en font mieux prendre conscience.
      « la déraison qu'engendre la passion »… c'est une thématique que j'aime aborder. Peut-être aussi quelque part, une certaine « déformation professionnelle », à force d'en avoir entendu de toutes sortes du temps où je travaillais…

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  10. le décor est planté Superbement on se laisse embarquer ...qu adviendra t'il? il a raison de se laisser pousser la moustache !! ne dit on pas qu'un baiser sans moustache est comme une soupe sans sel...
    Belle journée Alain.

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    1. Cela risque de devenir une moustache obsessionnelle…
      c'est sûr que ça ne manquerait pas de sel !
      ;-)

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  11. Le talent de conteur, je te le connais depuis très longtemps...planter des ambiances, des décors, ça aussi.
    Et puis l'amour...la magie d'une première rencontre, cet indéfinissable parfum de femme...
    Tu me donnes envie de my coller, tiens.
    ¸¸.•*¨*• ☆

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    1. Il faut céder aux bonnes envies ! ;-)

      et merci pour "les talents de conteur"

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  12. Bien la chute! Je me demandais comment tu allais bien pouvoir caser cette phrase !

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    1. Ce fut quelque peu sportif en effet !…
      Même si c'est un peu pirouette finale…
      merci d'avoir apprécié.

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  13. la moustache ne rendra pas sa recherche plus efficace, mais si la superstition s'en mêle ... ;-)

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    1. On ne sait jamais, tout peut arriver aux superstitieux…
      en espérant toutefois qu'elle ne soit pas devenue la femme à barbe…
      ;-))

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  14. Merci pour ce beau moment de lecture !

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  15. colombine8/11/17

    Très beau texte, sensible

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  16. J'ai bien aimé ton récit !Que va devenir ce pauvre homme ? va-t-il sombrer dans la folie?

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  17. « Par les moustaches de Plekszy-Gladz ! » comme aurait dit le Dictateur de Bordurie dans Tintin, je n'en sais rien !!
    ;-)

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  18. Je ne sais pas si la moustache finale (plus épaisse donc que celle de la rencontre) sera un élément déterminant pour faire réapparaître la mystérieuse femme. Mais voilà une femme qui sait capter l'intérêt jusqu'au désir, et même jusqu'à l'obsession !!
    Très agréable lecture qui nous donne une grande envie d'une suite…
    S'amuse-t-elle de cet homme ? As-t-elle une vengeance en tête… où simplement se savoir désirer, aimer et chercher dans chaque femme qu'il rencontrera
    En attendant, c'est moi qui semble vouloir comprendre le jeu de cette femme !!
    Bravo

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    1. Merci pour ce beau commentaire.
      Il est vrai que si j'en faisais « une nouvelle » je donnerais le point de vue de la femme, et qui sait, comme disait Michel Blanc : qu'il y a une ouverture et que l'on peut conclure…
      ;-)

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  19. Cette femme a un pouvoir indéniable sur cet homme : la part de mystère est payante...enfin s'ils se retrouvent.

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    1. ah ! La part du ministère des femmes entrevues et que l'on ne croisera plus jamais…
      cela fait penser au poème : «les passantes » d'Antoine Pol, mis en musique par Brassens.

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