vendredi 25 mai 2018

Offrir son bonheur où faire plaisir ?

« Quand je suis allé à l'école, ils m'ont demandé ce que je voulais être quand je serai grand. J'ai écrit « heureux ». Ils m'ont dit que je n'avais pas compris la question. J'ai répondu qu'ils n'avaient pas compris la vie »

Au hasard des clics, je suis tombé sur cette petite phrase attribuée à John Lennon. J'ignore si l'anecdote est vraie, peu importe, nous en resterons aux intentions de l'auteur.
En premier, je me suis dit que j'allais poser la question aux aînés de mes petits-enfants. En tout cas ceux suffisamment avancés en âge pour se projeter dans leur avenir.
Il m'est déjà arrivé de le faire bien sûr. Sauf que je posais la question :
— Qu'est-ce que tu aimerais FAIRE plus tard ?
Bon d'accord, je suis parfois un peu con…
Dans la citation il est question de vouloir ÊTRE quand on sera grand.

Plus tard je serai… est plus intéressant que plus tard je ferai
Dans la mesure où l'être engendrera naturellement le faire, alors que l'inverse n'est nullement la garantie d'une vie réussie. Combien de gens font ce pourquoi ils ne sont pas faits.

Je me suis demandé ce que j'aurais répondu à l'école, si on m'avait interrogé de la sorte. Je l'ignore. On ne m'a pas posé ce genre de questions. La seule valeur que je pouvais peut-être avoir était celle qui résultait de mon bulletin scolaire hebdomadaire. C'est dire si je ne valais pas grand-chose !

En me remémorant rapidement mon histoire, en repensant à un billet récent, plutôt que « heureux » j'aurais peut-être écrit « désirer les gens heureux », ce qui n'est finalement qu'un complément, une extension du simple mot « heureux ». Car on ne peut offrir à l'autre que le bonheur dont on dispose soi-même pour lui. J'en ai l'expérience avec ma compagne depuis plus de 40 années. Son bonheur d'être, qui est comme une permanence chez elle (et même dans les épreuves que nous avons traversées), j'en suis le premier bénéficiaire, à l'unique condition (mais elle est d'importance) d'accepter de le recevoir au jour le jour. Ce qui contrairement aux apparences n'est pas toujours de première évidence.

Beaucoup de gens aiment « faire plaisir ». Moi pas. Je ne crois pas avoir jamais dit à quelqu'un : 
— j’ai fait cela pour te faire plaisir. Pas plus que je n'ai demandé : — Si tu pouvais faire ceci, ça me ferait plaisir. » Je pense à une femme dans mon entourage qui sans cesse « cherche à faire plaisir ». Le problème est qu'avec nous elle n'y arrive pas ! Le nombre de bricoles qu'elle nous a offert quand on l’invite et qui sont remisées dans le garage en attendant qu'on s'en débarrasse… Ce qu'on n’ose même pas faire… Difficile, sans doute pour elle, de réaliser qu'on aime sa présence, ça oui, mais que ses bricoles ne nous font pas plaisir ! C’est comme si, avec ses petits présents, elle achetait une sorte de droit d'être avec nous. Croyant à tord que sa seule personnalité humaine ne peut suffire à nous combler. Un peu comme s'excuser d'être en apportant un objet.

Il y a plus de 30 ans que nous la connaissons. Un jour j'ai abordé gentiment la question de ces petits « cadeaux », cherchant à aller  plus loin que le « — mais non il ne fallait pas… ». Le petit échange  s'est terminé par :
— Mais ça me fait tellement plaisir !
Voilà, elle était là la réponse. Son plaisir à elle, nécessaire à se faire accepter. Sans doute faut-il parfois passer par des codes sociaux que l'on a inventés pour fluidifier certaines situations relationnelles. Toutefois il me semble regrettable que l’on reste accroché à cette codification. Elle apparaît alors comme un frein à une certaine vérité.

Pour en revenir au bonheur d'être, pour ma part, j'aimerais tant parvenir à le manifester d'une manière de plus en plus ajustée vis-à-vis d'autrui. Je connais son effet d'osmose pour en avoir été le réceptacle. J'ai parfois constaté ma capacité à « faire du bien » sans chercher à en faire… Simplement parce que j'étais là, et pourtant je ne rendait pas de service particulier.
 Rendre un service précis mais « ordinaire », plusieurs personnes sont capables de le faire en aboutissant à un résultat de qualité comparable. Mais rendre le service d'offrir sa présence. C'est unique. Personne d'autre que nous n'est à même de le faire… puisque c'est de nous que l'on attend cela…
Il est des personnes que j'ai du bonheur à rencontrer, simplement parce que ce sont elles. Je n’attends rien d'autre que cela : qu'elles soient. Difficile à expliquer. Ce n'est pas un phénomène de rationalité démontrable. Ce n'est même pas ce que d'aucuns appellent des atomes crochus. Une sorte d'émanation qui se dégage de la personne. Comme les effluves d'un parfum qui nous comble et nous réjouit.
Pas besoin que la personne nous fasse plaisir, puisque ce n'est pas de l'ordre faire…

lundi 21 mai 2018

Toujours la même chose



"Il est six heures du soir, l'été." 



Exercice où il s'agit d'étoffer votre texte autour de la phrase tirée du premier roman de Jean Giono - Colline - 1929.


-o0o-



Il est six heures du soir, l'été. Je l'ai attendu toute la journée. Il ne viendra plus désormais. Demain peut-être.  Mon mari m'a promis de revenir. Je n'ai pas de raison d'en douter. Il ne pourra pas se passer de moi plus longtemps. Les hommes ont toujours besoin de revenir vers la femme. Ils font leurs fanfarons devant leurs potes au bistrot, parce qu'ils en sont au sixième pastis et que le jaune commence à leur mettre le rouge à la figure. C'est l'instant où ils disent n'importe quoi sur nous, leurs femmes, sans lesquelles ils ne seraient pas grand-chose, mais de cela il ne saurait être question de le reconnaître.

Il a promis qu'il aiderait à retaper la maison qui en a bien besoin. Cela fait deux ans qu'il a commencé. Il faut bien reconnaître que cela n'avance pas beaucoup. C'était la maison de mes parents. Pas des siens. C'est peut-être pour cela qu'il traîne. Il n'a jamais beaucoup aimé ma mère.
— Les belles-mères ! Toutes les mêmes !…
C'est ce qu'il répétait souvent. Qu'est-ce que cela voulait dire. Les mêmes que quoi ? Quand je posais la question il répondait systématiquement :
— Les mêmes ! Toutes les mêmes ! Qu'est-ce que tu veux que je te dise de plus !

Il a promis qu'il s'occuperait mieux de l'éducation des enfants. Surtout l'aîné. On a quand même pas mal de problèmes avec l'aîné. Faut voir ses résultats scolaires. Moi, je fais ce que je peux, mais quand même, l'autorité paternelle, ça doit être lui ! Quand je lui en parle il répond :
— Les gosses ! Tous les mêmes !
C’est pas une réponse. Je lui ai dit. Les mêmes que quoi ? Que  qui ? Parfois j'ai l'impression qu’il cherche à fuir ses responsabilités.

Il a promis qu'il chercherait un travail valable. Parce que faire des bricoles, des « brocantes » ça et là moyennant quelques billets, c'est pas une vie professionnelle, ça ! C'est pas les emplois qui manquent ni les propositions dans la région où nous sommes. Il devrait trouver. Quand je lui en parle il répond :
— Les patrons ! Tous les mêmes !

Je lui ai promis de rester avec lui, parce que je l'aime. Sauf que depuis que j'ai croisé Alfonso, avec sa carrure d'athlète, ses cheveux noirs gominés et tirés en arrière, son si bel accent italien, ses mains fines, et cette bouche qui m'a fait un petit choc électrique. Si j'ajoute ses beaux yeux bleus délavés qui éclairent son visage basané, je dois dire que je me pose des questions…
Il n'y a que quelques semaines qu'il s'est installé dans la maison voisine. Quand mon mari l'a entendu parler avec son accent et quand il l’a vu, il s'est exclamé :
— les italiens ! Tous les mêmes !

Il est 6h30 du soir. Je vais dépendre le linge. Je mangerai seule un morceau de fromage. Et puis je me mettrai au repassage, devant la télé. Ils passent « Regain » de Marcel Pagnol, avec Fernandel. Paraît que c'est tiré d'un bouquin de Giono.
— Mes soirées  en solitaire ! Toutes les mêmes !


jeudi 10 mai 2018

Hors du monde.

Ce furent des journées infiniment agréables que je viens de passer sous un soleil bienveillant et  une petite bise  charmante en bord de mer.
Nous avions décidé de vivre ces jours hors du monde, si ce n'est hors du temps. Cela veut dire : ni radio, ni musique, ni Smartphone, ni journaux, ni TV, ni évidemment Internet. Uniquement le silence, le clapotis des vagues.

C'est fou comme cela me fait du bien. Je l’avais presque oublié. Comment se fait-il que durant l'hiver je me sois laissé aller à cette sorte d'addiction aux écrans. À ce tourbillon incessant d'une actualité envahissante, contre laquelle je ne peux rien. L’impuissance à agir fatigue et déstructure le psychisme. Je n'ai plus l’âge des chimères qui consistaient à penser que des mots déposés ici ou là dans un article, une revue, sur le net ou ailleurs, pouvaient  influer d'une quelconque façon la marche de la planète… 

En quoi cela sert-il de faire du bruit avec d'autres qui en font déjà des tonnes ! (du buzz comme on dit maintenant…)
Je sais bien que tout un chacun dispose d’un fond de mégalomanie depuis l'aube de l'humanité, mais cela ne justifie pas d'en rajouter des doses inutiles… 

Le silence conduit irrémédiablement au réel, c'est-à-dire une autre écoute, celle qui vient de l'intérieur. Bien sûr, on peut alors entendre le tumulte, le tintamarre et le tohu-bohu de nos agitations  psychologies envahissantes, que l'on n'a pas encore réussi à maîtriser, calmer ou extirper de nous. Mais cela n'est pas encore le réel de notre personnalité profonde. Ce ne sont que des agitations dont nous croyons qu’elles nous constituent, alors que ce n'est jamais que nous qui les agitons comme le  bébé agite son hochet, qui alors fait du bruit, jusqu'à ce qu'il arrête de le remuer. Et là, c'est le calme….

Lorsque nos marasmes et nos chaos internes se calment, s’en vient le réel qui nous constitue, c’est à dire la paix intérieure, bienfaisante et salvatrice, comme une permanence de Présence, qui semble nous placer hors du temps.

Mais pour cela, je ne sais pas faire autrement que vivre une coupure nette avec ce bourdonnement incessant, fatigant et nuisible du « bruit social » qui ne cesse de crier à mes oreilles, ses inepties, ses rumeurs alarmistes, ses interprétations perverses, ou ses analyses d’un futur catastrophique qui mettra fin à l’humanité rapidement. Si cela est vrai, je me demande pourquoi les gens ne se suicident pas par millions. Il faut croire qu'ils aiment envisager la catastrophe, mais n'y croient pas pour eux-mêmes. D'ailleurs, c'est un fait, les gosses aiment  jouer à se faire peur…

Hors du monde ?
Personne ne peut vivre hors du monde…
Il s'agit plutôt de passer dans l'autre monde.
L'autre monde n'est pas ailleurs qu'ici, mais il est « Autre »
La paix permanente qu'offre l'intériorité profonde, celle que je connais, est déposée dans un être humain, moi !, qui n'est pas hors de la planète… Et qui n’est pas non plus débarqué d'un engin spatial venu d'une autre galaxie…

 « Je ne vous promets pas de vous rendre heureuse à la manière de ce monde, mais je vous promets de vous rendre heureuse à la manière de l’autre monde ».
Telle fut la promesse reçue par ma copine Bernadette Soubirous, dans le fond de son coeur de jeune fille, par une certaine Dame. J’étais alors un jeune garçon de 10 ans lorsque je lus ce récit. Il me marqua pour toujours. La suite me démontrera combien l’intuition que cette femme aura une grande importance pour ma vie

Tout regarder et tout vivre depuis cet « autre monde » pacifié en moi, c'est peut-être cela mon désir le plus cher, pour la réalisation duquel j’aimerais plus  me mobiliser  que je ne le fais.

vendredi 4 mai 2018

Et donc....

... Puisqu'il va faire beau...
j'irai là-bas !

À bientôt !

Prenez soin de vous !

Photo AlainX (clic dessus)

mercredi 25 avril 2018

Mettre au monde du bonheur

Lorsque l’homme grimpait à la corde à noeuds dans les greniers de sa mémoire, ou même lorsqu'il descendait en rappel dans les abysses de celle-ci, il retrouvait des souvenirs de l'enfance baignés dans les lueurs arc-en-ciel de son bonheur de gosse qu'il n'avait cessé de répandre autour de lui, malgré les corbeaux noircissant ses cieux, et bien qu'il ait lui-même vécu par ailleurs des désespérances, tels des trous noirs où tout est appelé à disparaître éternellement. 

Les bonheurs indigo, le bonheur arc-en-ciel, créaient des ponts entre les horizons contrastés des adultes préoccupés par des problèmes d'adultes. L'arc-en-ciel n'est jamais éphémère dans l'univers de l'enfance.

 Les joies jaunes, les plaisirs violets, l'allégresse verte, la jubilation orangée, l’enchantement rouge, la volupté bleue, que l'on pouvait apercevoir dans les irisations des gouttelettes d'étoiles de rosée, n'arrivaient pas jusqu'à la rétine des adultes, trop occupés à chercher sous la table de travail, dans l'obscurité, avec une et lampe de poche,  les petites miettes de griserie temporaire qu'ils avaient malencontreusement balayées d'un revers de main. Ils tentaient de les saisir  au bout de leurs doigts mouillés de la sueur des travailleurs. Il fallait sur ces terres arides de l'incessant labeur, ramasser les miettes de ce qu'ils croyaient être le sommet de la félicité accordée aux gens sérieux.

Lorsque l’homme ouvrit le quatrième tiroir à gauche du semainier oublié dans le grenier des souvenirs pénibles, rejaillit ce jour où le père avait plaqué sur sa joue cinq doigts dans un bruit sec auquel s'était ajouté un commentaire explicatif : —  « Tu l’as bien méritée ! » Son mérite fut d'avoir tenté, vainement, de dérider le front de ce père que des années de vaines préoccupations pour l'avenir allaient finalement amener à la tombe. Cet acharné du travail s'était certainement évertué au long de la sainte journée à creuser un peu plus sa ride du lion, en sorte qu'il lui fallait rugir. Tandis qu'il parlait avec sa femme de cet insoluble problème, qui était certainement celui du siècle ; pour les distraire tous deux de leur préoccupation majeure, et qu'après tout le soir il faut savoir penser à autre chose, le fils se mit à chanter l’air célèbre de l’opérette Dédé, vue en famille  : « Dans la vie faut pas s'en faire, moi je ne m’en fais pas, ces petites misères seront passagères…. » Le gamin ne poursuivit pas plus loin sa chanson. La main du père avait donné le coup de cymbale final.
Les jeunes comiques sont de grands incompris dans leur art de la dérision. Dérider par dérision, c'était pourtant une chouette idée.

Maintenant que l’homme approchait du commencement de la fin, il s'autorisa à penser qu'il avait toujours détenu en lui la capacité de mettre au monde un certain bonheur. L'accoucheur n'est pas l'accouchée, mais son aide peut-être précieuse. Mais en ce temps-là il n'avait pas l'art et la manière. Simplement quelques balbutiements inacceptables et d'ailleurs largement inadaptés, ce que lui confirma la douleur sur la joue. Il n'empêche, l'intention y était. Offrir un peu de bonheur par amour juvénile.

Plus tard il apprendra le chemin étroit, parfois escarpé, toujours passionnant, tantôt entouré de petites fleurs odorantes et multicolores, tantôt boueux et nauséabond, au point d'en être décourageant. Le chemin qui mène au bonheur et au partage du bonheur. Ce chemin rempli de petits bonheurs, de petites victoires, de grandes batailles, d'armistices renouvelés, et d’un traité de paix au final.

Plus tard encore, il apprendra que le père en question avait toujours regretté son geste. Il l’apprendra de sa bouche du père retraité, qui avait vu des milliers et des milliers d'hectolitres d'eau passer sous les ponts de son existence, dont il pouvait être fier. L'homme découvrira alors qu'il avait depuis longtemps pardonné ce geste, l'avait rangé dans sa mémoire, dans cette grande armoire étiquetée : « à ne jamais reproduire en tant qu'adulte ».

L'étonnement est une chose étonnante. L’homme avait cru que ses semblables étaient inlassablement et très concrètement en quête de bonheur. Mais non. C'est incroyable le nombre de personnes choisissant délibérément de ne pas emprunter le chemin, pourtant généreusement offert, et même balisé comme il se devait. 
—  Quoi ? Un chemin de bonheur ? Mais vous n'y pensez pas ! Ce n'est pas cela la vie. Soyez réaliste que diable ! Regardez donc autour de vous les malheurs du monde ne cessent de croître. Moi, Monsieur, je suis quelqu'un de pragmatique. Je ne crois que ce que je vois. Et je ne vois pas le bonheur autour de moi.  Et d'ailleurs ceux qui se disent être heureux,  sont soit des menteurs, soit des illuminés. Quant à moi je n'aurai pas l'outrecuidance de chercher à être heureux dans un monde voué au malheur à tout jamais. Question de solidarité avec les morts vivants de la planète.

L'homme se  serait bien lancé à leur dire que si, autour de soi, des gens heureux de leur vie quelque soit la condition qui leur est faite, on en connaissait, on en voyait. Il n'osait pas dire : — « Regardez, moi, par exemple… j'en ai traversé des épreuves que je ne souhaite à personne, et cependant… »
 S'il avait été audacieux, il aurait même ajouté que le bonheur est un devoir  social.

Mais non il ne disait rien. 
Faut dire qu'il n'avait pas envie de cinq doigts sur sa joue.

À moins que le début d’une sagesse consiste peut-être être heureux soi-même, sans chercher à convaincre quiconque préfère décider d'y renoncer ….

dimanche 22 avril 2018

L'arbre et la tête

Photo et transformation alainx (CLIC sur la photo )


“… A peine achève-elle sa prière que Daphné sent ses membres s’engourdir ; une fine écorce enveloppe sa poitrine délicate ; ses cheveux se changent en feuillage, ses bras s’allongent en rameaux ; ses pieds, tout à l’heure si rapides, prennent racine et s’attachent à la terre ; la cime d’un arbre couronne sa tête ; il ne reste plus d’elle-même que l’éclat de sa beauté passée.”


“….Apollon cependant l’aime toujours. Sa main posée sur le tronc, il sent encore le cœur palpiter sous l’écorce nouvelle et couvre le bois de ses baisers.

Il dit alors : « Eh bien, puisque tu ne peux pas être mon épouse, du moins tu seras mon arbre. À tout jamais tu orneras, ma chevelure, mes cithares et mes carquois et ton feuillage restera toujours vert. » L’[arbre] inclina ses branches nouvelles et Apollon vit sa cime remuer comme une tête.”


 Ovide : « Les Métamorphoses »

mardi 17 avril 2018

La photo de l'année ???



Ceci est la photo  prise par Ronaldo Schemidt qui a reçu le prix du World Press Photo.
Au cours d'une manifestation avec affrontements violents, et suite à l'explosion  du réservoir d’essence d’une moto de la Garde nationale, le jeune manifestant se transforme en torche humaine. 

Coup de bol magistral : le photographe est là pour fixer la scène !
C’est la photo de l’année !

La présidente du jury, Magdalena Herrera, a justifié son choix en déclarant que « la photo de l’année doit raconter un événement. Elle doit aussi soulever des questions… Elle doit nous parler et montrer un point de vue sur ce qui s’est passé dans le monde cette année. C’est une photo classique, mais elle a une énergie et une dynamique instantanées, des couleurs, du mouvement et elle est très bien composée. Elle a de la force. »

Voilà, voilà ! Si, si, elle a déclaré exactement cela… mais oui je vous l'assure !
Étonnant, non ?

Voici deux autres images que le jury avait sélectionnées.




C'est vrai que ces deux images inspirent de la compassion. C'est un peu ringard, et puis ce n'est pas une image « assez forte » a estimé Madame la présidente.
C'est statique et banal, ça manque de nouveauté, et pas des belles couleurs ni des mouvements artistiques… 
C'est vrai qu'un type  en feu qui court, ça en jette. On dirait presque de la photographie de plateau de tournage d'Apocalypse now de Francis Ford Coppola ! Franchement, il y a de la couleur, c'est même assez esthétique finalement. Le ton rouge domine, comme le feu, le mur de briques rouges aussi
c'est quasiment meilleur qu'une photo posée en studio. Celui qui a réalisé ce chef-d’oeuvre photographique  est un véritable artiste ! Il faut s'incliner devant lui. Respect, mec !

Évidemment, mec de mes deux, tu aurais pu déposer ton appareil photo, courir au secours de ce manifestant victime, tenter de le secourir, mais non, tu justifies parfaitement la manière dont tu t'es comporté :
«J’ai été guidé par l’instinct, c’était très rapide. Je n’ai pas arrêté de déclencher avant de réaliser ce qui se passait »
ah bon ? Tu réalisais pas ?

Ah ! L'instinct de Ronaldo Schemidt Quelle bête !
 Tu as raison, tu fus très animal en quelque sorte…Peut-être as-tu pensé  ou ton inconscient a pensé pour toi :  « Putain ! Je vais faire la photo du Siècle ! Succès assuré ! »

C'est sans doute pour cela que tu as déclenché instinctivement, parce que dans ton cerveau conditionné depuis des années par ton fulgurant désir de célébrité, tu ne fais que rêver à une situation comme celle-là, à la perspective d’être publié et d'avoir le premier prix d'un jury. Ne me raconte pas d'histoire on sait bien que tous les photographes de reportages en rêvent… Faire LA photo. Alors Putain ! Quelle belle occasion ! Pas question de secourir ce pauvre type ! Déclencher, déclencher, déclencher… et surtout envoyer très vite la photo à tous les médias… Fallait vraiment pas faire le con à ce moment-là et surtout ne pas se comporter en humain qui tente de secourir son semblable  ! Surtout pas !! Professionnel ! Vas-y  ! à l'instinct Coco, à l’instinct !
Putain !  Quel succès !

Et Madame la présidente du jury Magdalena Herrera,  qui a l'audace d’oser justifier son choix par les propos  cités plus haut. ( « une énergie et une dynamique instantanées, des couleurs, du mouvement »). Je vous rappelle, madame la présidente, que le type est en train de cramer, souffrir, qu'il fuit en panique, et qu'il va peut-être mourir …. Et pour vous : c'est magnifiquement photographié !

Moi, madame la présidente, j'aurais honte de tenir de tels propos… inhumains… Comment pouvez-vous être tombée aussi bas ! ?
Vous avez quoi dans le cerveau ? un Polaroïd ?

Mais que voulez-vous, la fonction crée l'organe… la fonction crée la connerie…
Plus c'est horrible, plus il faut montrer.
et Madame la présidente a une devise qui a le mérite de la simplicité idiote :
 plus c'est horrible… plus  c’est artistique…Plus ça mérite le 1er prix !

On vit dans une époque merveilleuse.

N’est-il pas ?

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EDIT : Grâce à un commentaire, je m'aperçois que j'ai commis une coquille à propos des noms. Confondant le nom de la victime et  celui du photographe. J'ai donc bien évidemment rectifié mon texte et je m'en excuse auprès  des lecteurs.
(ma source : Télérama — mais c'est bien moi qui avais commis l'erreur…) 

lundi 16 avril 2018

Histoire d'une bergère



Cette semaine, chez Lakevio, deux histoires pour le prix d'une seule.

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Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ?... (Lamartine)

Thèse, antithèse ou j'aime/je n'aime pas. Pour ET contre, noir ET blanc.

Ce fauteuil doit vous inspirer deux (courts) textes, avec des points de vue différents : un positif, un négatif. 



———————
TEXTE 1

Le fauteuil jaune de Madame  Etsuko 悦子 (dans le patronyme, comme chacun sait, signifie délicieuse enfant du plaisir), avaient longtemps fait la réputation de «la lande aux roseaux»  (吉原), petit établissement aux spécialités très prisées par ces messieurs. Un jeu de mot avec le kanji yoshi donnait à la maison le sens de "lande de la bonne fortune", et chacun comprenait de quoi il s'agissait.

Les courtisanes les plus expérimentées connaissaient parfaitement la manière de prodiguer des fausses preuves d'amour au client. L'offrande se faisait toujours dans le fauteuil jaune. Il s'agissait, selon la coutume, de s'arracher un ongle pour l'offrir au client exigeant. Souffrir physiquement pour prouver son amour répondait à la tradition. Pour pallier à cette offrande extrêmement douloureuse,  les courtisanes, qui n'avaient jamais que 10 ongles à offrir,…  découpaient un faux ongle dans une plume de corbeau qu'elles enduisaient de sang, avant de maquiller leur doigt de manière à ce que le client n'y voit que du feu. (*)
En partant, les clients les plus satisfaits, laissaient sur le fauteuil jaune leur portrait en photo, et inscrivaient au verso un haïku, généralement érotique.

(*) Historiquement authentique
——————


TEXTE 2


Mgr Dupanloup-de-Garenne, archevêque de son état, officiait dans l'archidiocèse de Tours les Dijon. Le prélat avait le plus grand attachement à la bergère jaune qui lui fut offerte par la révérende mère Alma de Pastagas de Jésus, supérieure de la Congrégation du Saint Prépuce.(**)

C’était un fauteuil du XVIIè siècle, en acajou massif, recouvert d'une soierie délicate, spécialement tissée pour l'archevêque par les moniales les plus expertes et les plus priantes, de manière à être en parfaite harmonie avec les chaussettes de Monseigneur. C'est dire si l'archevêque était reconnaissant de cette délicatesse à son endroit.


En outre, et selon une légende canonique, ledit fauteuil avait été témoin de plusieurs miracles. Dès lors, notre archevêque, chaque fois qu'il posait son séant sur la soierie délicate du coussin,  se laissait emporter vers les plaisirs les plus subtils que peut procurer une bergère à ce point généreuse et sanctifiée. Proche de l’extase mystique, il se considérait déjà l’Élu Divin, qui bientôt dirigerait   « Le Saint-Siège »… à miracles.

(**)  PAS historiquement authentique

mardi 10 avril 2018

Espoir

Espoir

Dans les champs trop minés
sous un soleil explosé
un chien abandonné
Cherche un maître à aimer

Dans la ville déglinguée
des hommes exténués
à la vie détaxée
cherchent  l’oiseau à apprivoiser

Dans la maison abandonnée
sous une baignoire noyée
une  vieux parquet fendu
cherche une planche de salut

Dans la chambre bleue de prusse
une jolie rousse russe
aux cheveux emmêlés
cherche à dénouer un amour embrouillé

dans le lit blanc linceul
un homme désormais seul
savourant le dernier instant
cherche un nouveau printemps.



vendredi 30 mars 2018

Les mères éphémères


Giovanni Segantin - La mauvaise mère (clic)

Longtemps j’ai pensé que j'allais trouver enfin
 la mère tant espérée.

Différente de la mienne.
Une mère authentique en amour.




Giovanni Segantin-  l'ange de la vie (clic)



Avant de réaliser que j'avais eu des mères
temporaires, provisoires, attentionnées.

Elles ont traversé mon existence
 et me furent bénéfiques, 
sans que je m'en aperçoive 
en ce temps-là.

En cet instant, je leur rends hommage.

mardi 27 mars 2018

L'éternité est un temps vertical.

Tout récemment, j'ai lu ceci dans un extrait de « La beauté du monde » de Michel Le Bris :
« L’éternité, ce n’est pas le temps des horloges en un peu plus long, mais un temps « autre » ?
Vertical ? »
Mais je supprime le « ? » de l'auteur et retiens ce que j'ai écrit en titre.

J'ai l'impression que cette formulation exprime d'une manière imagée comment je ressens l'éternité comme une verticalité vertigineuse, mystérieuse et si simple à la fois.
Me revient en mémoire le titre d'un livre d'anticipation/science-fiction, que j'avais acheté il y a des lustres, uniquement à cause de son titre : « Horizon vertical ». Comme si tout était appelé à une éternelle montée.


La verticalité m’a toujours transcendé. Peut-être parce que j’ai du vivre à l’horizontale durant trois années après mon accident de santé. Et que se remettre vertical fut une totale reprise de vie. Vivre debout, droit et non plus affalé et immobile.

Un temps vertical rassemble tout, de l'avant, du pendant et de l'après de mon existence.
Ce temps éternel est accessible quand je le rejoins en moi dans ma verticalité d'homme. 

Je n’en dis pas plus.
Je voulais souligner l’impact en moi de l’expression.
Est-ce que cela rejoint quelqu'un d'autre que moi ?
Vous me direz éventuellement…

Une ouverture, une brèche vers l'infini dans la hauteur, quelque chose qui respire la fraicheur matinale prometteuse, voilà ce que m'a apporté : l'éternité est un temps vertical
C’est donc maintenant.

Aurai-je d'autres choses à en dire ? 

L'écoulement du temps ordinaire qui structure me le dira peut-être un jour…

vendredi 23 mars 2018

Concert

.

Cela vous laisserait avec quelle impression si un chanteur, auteur-compositeur, chantait rien que pour vous en vous regardant droit dans les yeux, à 1 m de vous ?
Je veux dire s'il s'agissait de quelqu'un qui  a vendu plus de trois millions de disques en solo et près de six millions avec un  groupe, et qui a également donné plus de 1 250 concerts ?
Ben voila : ce fut hier soir.

Cela fait quand même une belle surprise lorsque quelqu'un qui vous aime, vous téléphone il y a quatre jours et vous annonce :—  Ça te dirait un concert privé donné par Jean-Louis Aubert  ?
J’ai deux places pour toi et ton épouse !
Chance d'avoir des amis qui ont un sacré réseau relationnel.

Bécane à roulettes oblige, privilège de Zhandi, je me suis retrouvé au pied de la scène si tant est qu'on peut parler d'une scène, c'était plutôt un podium. Il y avait 200 personnes, autrement dit peanuts par rapport à un Zénith, dont Jean-Louis est adepte…


Jean-Louis Aubert, seul en scène avec sa petite guitare, ses boîtes à rythmes, les sons en boucle créés sur place, et son extraordinaire maîtrise de de tout cela, donne l'impression qu'il y avait quatre ou cinq musicos sur scène. Mais non il était tout seul !

Plus de deux heures et demi sans s'arrêter. 200 personnes chauffées à blanc. Ça déménage !
Intéressant aussi le dialogue avec le public, ses petites histoires, ses piques politiques, et la salle qui réclame telle ou telle chanson… Il a l'air heureux le Jean-Louis, il prend son pied, il improvise, fouille dans son carnet pour retourner des paroles d’une chanson qu’on lui réclame. Il fera durer 14 minutes le tube « ça se sent que c'est toi » On est tous déchaînés ! Mais il y eut aussi des chansons douces, du Barbara, du Rimbaud, un peu de poésie, de piano. Et puis il a quand même une énergie débordante…


Je découvre ce genre de concerts privés. Que du beau linge. Un réseau.  Faut-être introduit. Évidemment, c'est privé… tenue de soirée obligatoire, jeans interdits.
C'est bien un concert privé : ça commence à 20 heures, ça finit à deux heures du matin… parce qu'il y a l'apéro amélioré avant, puis concert, le repas après, et la piste de danse pour finir. Tout ça dans un ancien château.

Sur scène, Jean-Louis Aubert se déplace à peine. Il tourne autour de son micro.  De toute façon la scène est toute petite et à ses pieds il y a plein de boutons, de pédales, d'interrupteurs qu'il manie sans cesse pour varier les sons de sa guitare électrique et créer des sons tournants. Il ne s'est déplacé que deux fois. Et les deux fois c'était pour venir face à moi le Zhandi en fauteuil, à ses pieds sur le côté droit de la scène, plantant ses yeux dans les miens… ça doit être cela la ségrégation positive ! Mais non, il a ce sourire positif permanent comme il a avec tout le monde… 
N’empêche, c'était quand même sympa ! je l'ai ressenti (peut-être à tort)  comme une sorte de clin d'œil que je dédis « à tous les miens ».

Je ne peux pas vous mettre de photos du concert. C'était interdit d'en prendre. Bon, j'en ai pris quand même deux ou trois en douce avec mon téléphone, mais je me les garde pour moi. Respect pour le concept ! Pas plus que je ne vous dirai où ça se passait.

Enfin bref, une très belle soirée que je n'oublierai pas.





lundi 19 mars 2018

Chez Lakévio, lundi chaud !…






Saurez-vous raconter une petite historiette sur ce tableau coquin,
en cent mots exactement, pas un de plus, pas un de moins ?...

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Mon ami Pierrot regardait le clair de lune en son ciel de lit
Colombine avait dans son dos le nœud du problème
Lorsque le bas résille, que promet bien le haut ?

Dans sa main sa chandelle alanguie.
Ce n’est ni fait ni à fesse ! pensait Colombine :
—  «  Fait quelque chose au lieu d’être dans la lune ! »

Pierrot gémit : je n'ai plus de feu désormais…
Passe donc par la porte de derrière conseilla-t-elle. C'est ouvert.
J'aurais pas osé dit Pierrot.


Depuis,
Chaque soir Pierrot était sous Brett :

Souvent sexe varie
bien fol qui s’y fie.


(100 mots)

mercredi 14 mars 2018

Changement de regard

Celles et ceux qui me lisent depuis longtemps, ou qui ont lu mes livres, n'ignorent pas la relation difficile avec mon frère de 10 ans mon aîné. Mon intention n'est pas de revenir sur l'histoire de cette relation aux ramifications complexes.
Cela faisait un an et demi environ que nous ne nous étions pas vus. Nous n'avons pas de contentieux entre nous aujourd'hui, ce n'est guère difficile puisque nous sommes distants. Mon frère est un homme de grande valeur, profondément droit, honnête, très intelligent, ayant un parcours professionnel remarquable, de précieux engagements caritatifs, et j'ajouterai fait de beaux enfants qui ont une vie plutôt heureuse, malgré les soucis et épreuves que tout un chacun traverse.

Mon frère et son épouse sont venus manger chez moi récemment, par l'intermédiaire de cette dernière qui a gentiment insisté pour que nous nous rencontrions. Elle n'a pas tort. Les années passent. J'ignore qui enterrera l'autre, mais cela viendra avant longtemps.

Il y a quelque chose de changé chez mon frère. D'ailleurs un de mes neveux me l'avait laissé  entendre. Il y a probablement quelque chose aussi de changé chez moi. Au moins une volonté de ma part de l'accueillir, comment dire… « autrement ». Je m'étais préparé. La bonne manière fut sans doute de me remettre dans les dynamismes que je vois en lui. En particulier son souci de la transmission familiale, de laisser trace de notre lignée dans des ouvrages documentés qu'il a rédigés. Je reconnais que j'en avais saisi la valeur en les lisant il y a quelques années. J’y ai découvert des évènements que j’ignorais.

Quand on se met à regarder avec les yeux du cœur celui que l'on a tant de mal à accueillir sensiblement parce que les douleurs de l'histoire ont laissé des cicatrices qui démangent encore, il arrive que l'on fasse l’expérience que ce qui ressemble à un petit miracle laïc.
Un regard plus ajusté transforme soi-même et diffuse quelque chose dans l'autre, si toutefois il s’ouvre à recevoir.
Ce fut le cas.
Les choses ne passent pas entre nous par le média de la parole intime qui dure ou du geste qui s'attarde. La distance respectable doit être respectée. Mon frère est pudique. En sa présence je le deviens. Cependant, lui comme moi, savons « faire la conversation ».

Pourtant, — était-ce le bon repas, le bon vin —, quelque chose s'est nouée à travers quelques paroles, quelques souvenirs, quelques affleurements d'émotion, quelques regards intenses, quand les yeux ne se dérobent pas.

Le lendemain, j'ai reçu un mail de sa part. Je ne me souvenais plus de la date du dernier qu'il avait pu m’envoyer et qui était sûrement conventionnel. Il me remerciait pour la très bonne journée de la veille, espérant que cela se renouvellerait. Si je n'avais pas été assis dans ma bécane à roulettes, j'en serais tombé sur le cul ! « Il remerciait » ! Un événement sans précédent…

Tout cela a l'apparence de pas grand-chose.

Et cependant…

lundi 12 mars 2018

3 femmes chez Lakevio

Les témoignages.


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J'ai plutôt pensé qu'il s'agissait de trois personnages en quête d'une histoire… et donc j'en ai rédigé une !

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« La mode illustrée »

Madame Aline Raymond dirigeait d'une main ferme  « La Mode Illustrée  — Journal de la famille contenant les dessins de mode les plus élégants et des modèles de travaux d'aiguille — beaux-arts  — chroniques — nouvelles — littérature etc. » ainsi que l'indiquait l'entête d'une manière aussi somptueuse que pompeuse.

Elle avait tout récemment installé ses bureaux 56 rue Jacob à Paris. Grande nouvelle s'il en était, Madame Raymond venait de décider de passer à la couleur les croquis de mode  dans son journal. C'était une révolution. Pour y parvenir elle avait dû céder aux sirènes de la « réclame » sinon elle n'aurait pu boucler son budget. Ah ! la réclame ! Passe encore pour la MIGRAININE, remède souverain du bon docteur Paquignon qui « garantissait la disparition instantanée des migraines » ; passe encore pour la pâte dentifrice des bénédictins de l’Abbaye de Soulac, qui supprimait les maux de dents tout aussi instantanément ; passe encore pour le Sunlimios de Harris qui redonnait très rapidement « couleur et jeunesse aux cheveux gris », ou les « dragées de croissance du Dr Thompson » ; mais alors, être obligée d'accepter des réclames contre la constipation, les dépuratifs et autres purgatifs, cela lui était insupportable !

Madame Aline Raymond examinait avec cet air  impavide et énigmatique qui la caractérisait, la proposition d'illustration en couleur  de deux toilettes de Madame Bréant-Castel,  magnifiques robes en voile garnies de broderies, l'une rouge et l'autre bleu. Madame Bréant-Castel se tenait derrière elle, faisant preuve d'une certaine audace consistant à oser poser ses mains sur les épaules de Madame Aline Raymond, comme si elles étaient des amies de toujours.


Emeline Raymond, la fille d'Aline, les regardait toutes les deux, le menton entre les mains. Elle ne disait rien, mais n'en pensait pas moins. Pour tout dire, elle détestait les manières de Madame Bréant-Castel, et ses dessins de mode qui n'avaient pas beaucoup d'allure. Son absence de maîtrise de la colorisation sautait aux yeux. Déjà que ses croquis en noir et blanc n'étaient pas à la hauteur du journal, là on arrivait à la limite du tolérable. Seulement voilà, elle semblait avoir charmé sa mère et c’était proprement insupportable. La Bréant-Castel en prenait à sa guise et il faudrait un jour que cela cesse. Cette femme allait une fois encore obtenir l'assentiment de sa mère. C’était absolument inadmissible, et ne faisait qu’ajouter aux griefs déjà nombreux que nourrissait Emeline à l’égard de sa mère.

Emeline enrageait depuis bien longtemps du manque de reconnaissance de sa mère envers elle, sous prétexte que cette dernière considérait que la rédaction de son feuilleton à épisodes « Aide toi le ciel t'aidera » —  que d'ailleurs elle ne lui autorisait même pas à signer de son nom —, n'était qu'un accessoire à la revue. Or, Emeline était convaincue que les histoires sentimentales qu'elle développait et le suspense qu'elle maintenait de numéro en numéro tenait en haleine un lectorat qui aurait pu très bien acheter une revue concurrente. Selon Emeline, sa mère se montrait trop passéiste. Objectivement ce n'était pas exact. La preuve, elle était l'une des premières à opter pour la couleur. Mais Emeline avait besoin de prétextes pour se masquer à elle-même la jalousie farouche qu’elle ressentait.

C'est d'ailleurs ce que pensait  Georges Lecornu, l'amant d'Emeline Raymond. Tous deux ourdissaient dans l'ombre quelques manœuvres subtiles  pour s'emparer du journal et évincer la vieille. Lecornu croyait jouer sur du velours puisque Emeline détestait sa mère. Par la suite il n’aurait aucun mal à se débarrasser de la fille et le tour serait joué.


Cet aigrefin oubliait cependant qu’Aline Raymond avait de l’expérience et du métier et qu’elle n’était pas dupe des manœuvres de l’amant de sa fille, et des ambitions de cette dernière. 

Madame Raymond mère laissa donc entrevoir à sa fille qu'elle recherchait un associé pour financer le développement du journal et lui demanda si par hasard elle connaissait quelqu'un. Emeline ne tarda pas à lui parler de Georges son amant. Madame mère se montra fort intéressée et conclut avec l'amant un accord par lequel ce dernier versait une somme rondelette en Louis d’or, seuls biens qu’il tenait ,parait-il, d’un oncle lointain, et Madame Raymond mère un montant équivalent en numéraire. L'ensemble fut déposé dans un coffre à la banque. Bien entendu chacun des protagonistes disposait d’un libre accès au coffre, chacun jouant le jeu d'une pseudo confiance accordée à l'autre. « La mode illustrée » était donc appelée à un bel avenir.


Assez rapidement, Aline Raymond se rendit à la banque, prit les louis d'or et déposa la contrepartie en numéraire dans le coffre avec un petit mot sympathique à l'attention de Georges l'amant attentionné mais néanmoins escroc. Georges se montra étonné. Après une explication certes alambiquée mais qu'il estima convaincante, les choses en restèrent là.

Quelques semaines plus tard, Aline Raymond saisit le moindre prétexte pour remettre en cause leur accord, affirmant qu'elle voulait se séparer de Georges et que c'était une erreur d'avoir conclu un pacte avec lui. Cependant, pour reconnaître ses torts, elle accepta de laisser à Georges la totalité du contenu du coffre à titre de dédommagement.

Tout cela fut la goutte qui fit déborder le vase de sa fille Emeline. Du jour au lendemain elle cessa de rédiger son feuilleton « Aide toi le ciel t'aidera », et partit avec son amant et le paquet d'argent pour un pays lointain.

Il semblerait que c'est en voulant changer l'argent pour la monnaie locale du pays de destination que leur nouvelle banque constata que l'ensemble du numéraire était des faux billets. Ceux-ci avait été fabriqués avec une parfaite maîtrise et beaucoup de technicité par Madame Bréant-Castel, qui continua de faire des croquis de mode pour Aline Raymond et noua avec elle une relation quelque peu trouble.

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(1) Le Journal, son contenu, le feuilleton,  les réclames, et les personnes citées, sont authentiques — L’histoire est fictive….


mardi 6 mars 2018

Marchands de bonheur ?

Tout temps gagné grâce à la vitesse n’est pas utilisable pour le bonheur.
Cette phrase  me parle beaucoup. Elle est de ces phrases que l'on aimerait avoir trouvé soi-même, tant il est dit en peu de mots un essentiel.

Cela m'a rappelé une de mes meilleures notes en dissertation, au temps de ma jeune jeunesse,
où Il fallait commenter le chapitre 23 du Petit Prince : l’homme aux pilules qui étanchent la soif et font gagner 53 minutes par semaine :
— « Moi, se dit le petit prince, si j'avais cinquante-trois minutes à dépenser, je marcherais tout doucement vers une fontaine… »

Tout faire plus vite pour gagner du temps. Le temps c'est de l'argent. Les financiers ont colonisé le monde du travail (patrons compris), obligé de rechercher constamment « des gains de productivité financière » Nous devrions ainsi accéder à des gains de bonheur.

Sauf que le bonheur ne se fabrique pas dans des manufactures à bonheur.
Et cependant, je me demande souvent d'où vient cette propension d'y croire. 
Bien sûr la publicité nous fait à longueur d'année la promesse du bonheur par la possession du superflu, de l'inutile et de l'accessoire. Mais pourquoi cela fonctionne autant ?
Pourquoi recommence-t-on sans cesse alors qu'on est à chaque fois déçu ? 
Pourquoi une famille modeste, dans le papa est au chômage, et maman exploitée comme aide-soignante, contracte un crédit de 3000 € à Cofidis remboursable en 48 mois, pour s'acheter ce luxueux canapé cuir pleine fleur à « Cuir-Center », que le gosse va rayer allègrement avec son jean et s'en prendre une dans la tronche ? Et au final ils passeront en commission de surendettement. (cas réel).  

Le bonheur est dans le selfie. Vite un clic. Vite l'envoyer sur un rézogogo. Vite le regarder. Vite le jeter.
 Twitte again ! 
C'est ça le bonheur ? Ou est-ce nous qui collectivement amenons à ce point critique une société dans laquelle nous essayons de vivre ?


Peut-être que je commence à comprendre pourquoi, de plus en plus, je me déleste de beaucoup de choses matérielles, encombrantes, en ce compris des objets affectifs décontaminés et donc n'émettant plus aucune onde.
Je commence à comprendre pourquoi je vis une certaine jubilation à cela. Pourquoi je me sens plus aéré, plus libre, et pour une part plus heureux.

L'aisance matérielle (forcément relative) qui est la mienne aujourd'hui, me fait parfois regretter le côté spartiate de mon enfance, en particulier à la campagne. Ce temps où l'on découvrait le plaisir de l'attente.  Le jouet convoité on l’aurait à Noël prochain. De longs mois d’attente permettaient d’ouvrir ma boîte à rêves, mon jeu de construction intérieure pour m’inventer mille et une histoires que je mettais en œuvre concrètement. Sans ledit jouet.
Devenait-il encore nécessaire ?

Peut-être qu'en ce temps-là, et sans le savoir, je découvrais ce qu'il en était du bonheur intérieur. Celui qui nous vient d’ailleurs, là où il n'y a rien à acheter. Peut-être est-il là le secret de l'être humain. Que lui soit offert la possibilité d'accéder au bonheur par l'intérieur. Gratis.
 Comme une bienfaisance, non réductible à sa propre personne, mais suscité des profondeurs de l’âme. Un don venu d'on ne sait où, qui ne nous appartient pas.  Nous ne sommes que les fragiles dépositaires. En la matière rient ne peut s’acheter ni se vendre. 
Il s’agit moins de détachement que d’attachement à l’essentiel.


Le bonheur est une sensation fragile que l'on cultive avec une goutte de pluie et la douce brise de notre haleine. 

Désolation ultime du marchand d’illusions : 

— Nous n'avons pas ça en magasin !