lundi 29 janvier 2018

Le nouvel interdit




 10 mots à placer, chez les lundis de Lakevio

pourriture - dilettante - carpaccio - ecchymoses - roulage — tenture - équivoque - pourchasser - S’abstiendra


En fait il n'y a que neuf mots… un dixième été rajouté mais après que j'ai écrit mon texte… Tant pis, fallait pas oublier au départ !







Le nouvel interdit

— Bien sûr que ce n'est plus comme avant, qu'est-ce que tu crois, maugréa Ernestine en avalant son carpaccio sans conviction, la tête dans sa main, penchée sur son assiette, l'autre remuant sa fourchette d'un geste désespéré. 
— Depuis qu'ils ont supprimé l'autorisation d'utiliser certains mots dont la liste ne cesse de s'allonger, je frôle le désespoir le plus profond, celui qui vous fait toujours des ecchymoses à l'âme.

— Ils ont promis que ce ne serait que provisoire, tenta de la rassurer  Gontran, asssis auprès d'elle en lui passant la main dans les cheveux qu'il embrassa.

Ernestine trouva cette attitude équivoque. Gontran, d’habitude retenait ses gestes affectueux et gardait toujours une distance physique suffisante. Là, c'était quelque peu curieux. Avait-il de troubles intentions ? Ou se montrait-t-il sincère face au désespoir d'Ernestine ?

Bien entendu cette interdiction des autorités était plus que discutable. Ce n'est pas parce que quelques-uns, sur certains réseaux sociaux, s'étaient mis à utiliser des mots déplacés, ou à connotations sexuelles qui bravaient les interdits religieux, qu'il fallait en arriver à de telles extrémités. 

Ernestine venait de recevoir la nouvelle liste des mots interdits, à bien se rentrer dans la tête. Celle-ci s'était encore allongée de 600 mots, classés en trois catégories, suivant les peines pénales qui seraient appliquées en cas d'infraction. Les autorités avaient été particulièrement claires : les forces de l’ordre devaient pourchasser immédiatement  toute personne qui emploierait un mot interdit, que ce soit en public, en privé, par écrit ou par oral, dans un quelconque organe de presse ou sur le net. Chacun devait s'attendre à de fortes amendes, et pour les récidivistes, à de la prison.

— Ce gouvernement est une véritable pourriture. Ernestine s'autorisa à penser ce mot interdit.  Mais bien entendu elle ne l’écrirait nulle part, puisqu'il figurait sur la liste.

Les colleurs officiels d'affiches avaient envahi la ville, placardé partout le nouveau slogan :
« des mots interdits chacun s'abstiendra
si besoin ton voisin tu dénonceras »,
avec comme fond d'image un visage sombre et menaçant coiffé d'un casque militaire, l'index pointé vers le lecteur comme une menace imminente.


Ernestine était journaliste dans l'hebdomadaire : « Révolte pacifique ». C'est dire si elle était affectée au plus haut point par ces décisions du sommet de l'État militarisé. Elle avait même pensé mettre fin à ses jours en se pendant à une tenture dans un geste de résistance dérisoire. Comment pouvait-on  à ce point porter atteinte à la liberté d'expression ?

Gontran, comme d'habitude, prenait de la distance, enfin, c'est ce qu'elle croyait, parce qu'il avait toujours cette attitude de dilettante, qui le caractérisait depuis qu'elle le connaissait. Elle ignorait tout de ses engagements et à quel point il risquait sa vie.

— Cesse de te faire du souci, répétait-il, et cela agaçait Ernestine au plus haut point.
 Ça ne va pas durer, ils vont réaliser leurs bêtises avec cette interdiction absurde. T’inquiète ! Le roulage de la vie ordinaire va se poursuivre, et tout va rentrer dans l'ordre.

C'est à ce moment qu'on tambourina violemment à la porte.  Gontran alla ouvrir. 

Ernestine,  immobile et figée ur place dans le salon, perçut comme les bruits d'une bagarre. Puis une détonation. Puis le bruit d'un corps qui s'écroule. Puis elle entendit prononcer des mots interdits :
— « Merde, espèce de gland, pourquoi t’as tiré fils de pute, connard, tu  fais vraiment chier on va avoir des emmerdes ! »

Ernestine s’écroula et ne put entendre aucun autre mot.

Plus tard, le médecin légiste conclut à une crise cardiaque foudroyante.
Le corps de Gontran ne fut jamais retrouvé.


23 commentaires:

  1. Tu nous fais revivre 1984 d'Orwell, non ? Bon, l'héroïne est morte... nous sommes au moins trois à l'avoir fait trépasser

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    1. Il faut dire qu'elle n'avait pas l'air très vivante non plus…!! ;-)

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  2. Je suppose que tout ça s'est passé en Corée du nord !

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  3. la façon dont tu as traité ton sujet est particulièrement originale!!
    En ces temps où la liberté de presse est sans cesse menacée... être de plus en plus interdits de mots? fallait y penser
    Bravo!

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    1. "La Pologne veut faire interdire l’utilisation du terme «camp de la mort polonais " (Le Monde)

      je ne croyais pas que ma petite fiction serait aussi proche que cela de la réalité…

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  4. Oui façons très originale pour arriver, comme moi, à faire mourir l'héroïne. Bravo.

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    1. Ma pauvre héroïne avait le cœur fragile…

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  5. Quelle histoire abracadabrantesque ( j'espère que ce dernier mot n'est pas interdit, aussi) ! je reste interdit devant une telle fin de l'histoire, personne ne pourra dire ce qui s'était passé puisque les principaux concernés avaient disparu, à moins que ton dixième mot qui était la source de tous les maux( pas mots!), était aussi interdit, mais lequel ?

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    1. Finalement, pas aussi abracadabrantesque que ça, si on en croit l'actualité…

      " La Pologne veut faire interdire l’utilisation du terme «camp de la mort polonais"

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  6. Voilà une affaire bien mystérieuse et flippante à souhait !! j'aime beaucoup !

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    1. L'histoire flippante … pour une photo flippante…

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  7. J'ai lu ce matin, j'allais écrire un commentaire bien original du genre « Orwell sors de ce corps » et j'ai été happée par une série d'événements en cascades qui m'ont emmenée dans une tornade dit je ne sors que maintenant, pour m'apercevoir que mon commentaire est tout sauf original..
    L'essentiel étant que ton histoire à toi, le soit.
    Et elle l'est.
    Et j'ai aimé.
    Très beaucoup.
    Kiss céleste
    ¸¸.•*¨*• ☆

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    1. Une tornade « dont » je ne sors...mon téléphone me joue des tours facétieux...
      ¸¸.•*¨*• ☆

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    2. doit-on s'inquiéter de cette série d'événements en cascade ?
      sinon, je suis sensible aux appréciations d'une connaisseuse…

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  8. En lisant votre texte, j'ai pensé au film "Brazil".
    J'aime votre texte, très déstabilisant, un univers qui fait froid dans le dos.
    Vous décrivez un monde où la rêverie devient impossible. Il faut donc réagir, facile à écrire, mais en vrai...
    Je vous souhaite une bonne semaine.
    Jean-Jacques'60
    Lignières le 29 janvier 2018

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    1. Venant de votre part, ce commentaire m'enchante…

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  9. Bien joué ! Bientôt chez nous ;)

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    1. Déjà disponible en Pologne… ( tant pis si je me répète)
      voir ma réponse au commentaire de Coumarine

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  10. Ton histoire me fait froid dans le dos, et encore plus en lisant ce que tu dis sur la Pologne... :-(

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    1. En Pologne, c'est fait : ça vient d'être voté ! :-(

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  11. Glaçante, cette histoire. Ma jeunesse se réveille et le slogan "il est interdit d'interdire" résonne en moi. Déjà bien trop de choses interdites chez nous et la chasse sur les réseaux , le politiquement correct sont là et le penser tout prêt pas bien loin aussi... Les fusils marcheront-ils ?....

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    1. La Religion Laïque que l'on nous prépare .... inquiète déjà ! ....

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