lundi 26 février 2018

L'allée des platanes





"La première fois qu'Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide"

Aragon en a fait tout un roman.

Et vous, saurez-vous en faire... toute une histoire ?...

(La phrase est à placer dans le texte)




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L'allée des platanes.


L'allée était rectiligne, depuis la grille d'entrée jusqu'au perron de la demeure cossue, propriété de la famille d'Aurélien depuis trois générations. Les platanes qui la bordaient étaient plantés en vis-à-vis de chaque côté et leurs espacements étaient égaux à quelques centimètres près. Un pâle soleil d’hiver découpait d'ombres régulières l'allée recouverte de feuilles d'automne rousses en voie de décomposition.

Tout était à l'image d'Aurélien, triste dilettante dont la principale occupation consistait à mesurer régulièrement la circonférence du tronc de chaque platane et la noter dans un cahier à carreaux permettant des tableaux à double entrée. La couverture représentait la statue antique d'une femme au nez cassé et qui avait perdu un avant-bras.

Aurélien avait terminé ses travaux de maître arpenteur. Il montait les dernières marches du perron de la triste demeure où il vivait seul, lorsqu'il entendit teinter la grosse cloche de la grille d'entrée. Qui pouvait bien venir l'importuner en cette fin d'après-midi hivernale ? Il se retourna, aperçut une femme faisant des signes des deux bras. Il ne la connaissait pas, mais descendit toutefois les marches et s'engagea dans l'allée jusqu'à rejoindre l'entrée de la propriété.
Ce fut la première fois qu'Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide, malgré son jeune âge. À l'évidence elle n'avait pas 30 ans, lui qui avait atteint la cinquantaine bien mûre. Elle était vêtue comme un sac, le cheveu filasse, les lèvres trop épaisses, et le regard terne. Et cependant une forte émotion le saisit. Celle-ci s'accentua lorsque les lèvres trop épaisses se transformèrent en un large sourire découvrant des dents d'une blancheur étincelante.

Bérénice se présenta comme l'amie d'une lointaine cousine qui lui avait recommandé Aurélien comme pouvant la loger quelques jours, tandis qu'elle chercherait du travail. Elle désirait s'employer comme domestique ou dame de compagnie.

Dérogeant à ses habitudes parfaitement ancrées de vieux célibataire oisif et fortuné, Aurélien se surprit lui-même à accepter de l'héberger dans sa vaste demeure, précisant toutefois que la chambre qui serait mise à sa disposition ne serait pas chauffée.

*

Bérénice partait de bon matin et ne rentrait qu'à la tombée de la nuit. Malheureusement elle ne trouvait pas d'emploi. Aurélien semblait indifférent. Toutefois le soir il préparait un repas, qu'ils partageaient ensemble dans la grande salle à manger.

Ce jour-là elle revint à la demeure en début d'après-midi. Aurélien était en train de mesurer ses fameux platanes, une fois encore. Évidemment les troncs n'avaient pas grossi par rapport à la semaine précédente. mais que faire d'autre que mesurer et mesurer encore lorsqu'on souffre d'une névrose obsessionnelle.

Aurélien tenta de cacher son trouble, mais Bérénice, contre toute attente, fit preuve d'un intérêt pour les platanes et posa de multiples questions à leur sujet. Aurélien se montra prolixe pour y répondre et commença à penser qu'elle n'était pas si laide que cela. Pour la première fois, ce soir-là, non seulement Aurélien améliora l'ordinaire du repas mais de plus il fit un grand feu dans la cheminée au pied de laquelle s'étalait sur le parquet de chêne un vaste tapis en véritable fourrure de mouton.

Vous dire comment la soirée s'est terminée me gêne quelque peu. les poils des moutons s'en souviennent encore. Il faut savoir rester pudique. On peut toutefois remarquer que Bérénice cachait sous des vêtements trop sages et démodés, des charmes  et trésors qui firent sur Aurélien des effets que la morale et la bienséance m'interdisent de décrire plus avant.

Durant les mois qui suivirent, et grâce aux bienfaisances que Bérénice prodiguait quotidiennement à Aurélien, on ne vit plus ce dernier mesurer ses platanes. Même au printemps, lors de la montée de la sève Aurélien s'abstint. En revanche la même montée de sève printanière fut particulièrement remarquée par Bérénice qui ne cessait de s'extasier des prouesses de ce quinquagénaire, pour son plus grand plaisir.

Moi-même, je n'imaginais pas que mon oncle Aurélien ait pu changer ainsi du tout au tout, lorsque je descendis le visiter en province. Il avait rajeuni de 10 ans. Il était même gai. Vous me croirez si vous voulez, mais je l'ai même vu partir d'un grand éclat de rire. Bérénice semblait à présent occuper toute l'existence d'Aurélien. Je me suis même demandé ce que pouvaient bien en penser les platanes.


*

Quelques années plus tard, lorsque je revins de cette trop longue guerre, je rendis visite à mon oncle Aurélien. Tout du moins c'est ce que j'espérais. Arrivé à la grille de sa propriété quelle ne fut pas ma surprise de voir que tous les platanes avaient été abattus.
la grille était fermée par un lourd cadenas. La maison semblait inhabitée. Au village, j'ai appris que mon oncle était décédé de chagrin. La rumeur publique disait que c'était à cause de Mademoiselle Bérénice, que d'ailleurs on n’avait plus revue.

Je me rendis chez le notaire qui m'apprit que j’étais le seul héritier. La grande demeure m'appartenait désormais. Puis le notaire me remit une enveloppe. Plus tard, dans ma voiture je l'ouvris. Il y avait le début d'un poème, griffonné sur un morceau de papier informe :

Rien n'est jamais acquis à l'homme Ni sa force 
Ni sa faiblesse ni son coeur Et quand il croit 
Ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix 
Et quand il croit serrer son bonheur il le broie 
Sa vie est un étrange et douloureux divorce 
Il n'y a pas d'amour heureux

Sa vie Elle ressemble à ces soldats sans armes 
Qu'on avait …..

…. Et puis plus rien…  

Je me suis dit que c'était pas mal pour un début. Et comme j'écrivais moi aussi quelques poèmes, quelques textes, et même des romans, j'ai pensé que je n'avais plus qu'à continuer celui-ci.


Ah, je ne vous ai pas dit je crois, je me prénomme Louis A.

jeudi 22 février 2018

Le doute sur soi versus le doute sur la connaissance


Au temps de ma jeunesse il était de bon ton de cultiver le doute dans les domaines les plus variés. Il ne fallait pas être un béni-oui-oui qui gobait les affirmations de toutes les mouches bourdonnantes qui passaient à proximité. Quand on était quelqu'un de valable et d'intelligent on était dubitatif sur tout ce que racontaient les autres, surtout s’ils appartenaient à une quelconque autorité.
Vint le temps où l'on étudia René à l'école. Le roi du doute méthodologique, le triomphe de la raison, les vérités premières scientifiques, secondaires et tertiaires. Et je dois dire que question de disserter sur les tenants et aboutissants du doute cartésien, je touchais sérieusement ma bille, et pas que.
Par la suite j’ai appris que toutes les vérités démontrées n’étaient pas forcément justes. Le cogito c'est bien, mais Errare humanum est passé par là, suivi de perseverare diabolicum qui cherche à remettre les pendules à l'heure. Cependant, et pour le coup je n’en doutais pas, l'homme était capable de persévérer dans l'erreur ad nauseam.

Il est normal de se poser des questions. J'aimais bien les interpellations de notre professeur de philosophie : « — Mais posez-vous des questions ! » Répétait-il non sans agacement dans la voix, devant notre capacité à gober les mouches. Nous étions quand même de bons petits Katos qui avaient appris à recevoir la Vérité des vérités. Et à l'accepter pour ce qu'elle est sous peine de sanctions dans l'au-delà.

Il est normal que je m'interroge sur moi-même, sur la valeur de mes actes, sur ma conduite à tenir face à certains personnes, certaines circonstances, certains faits dont je suis témoin. Il est normal que je doute de l'authenticité ou de la sincérité de quelqu'un dont je me rends bien compte qu'il me raconte n'importe quoi parce que ça l'avantage et lui semble utile pour lui.

Il est normal de douter des sujets sur lesquels l'homme est en incapacité d'apporter une réponse démontrable. Ainsi de ce qu'il est convenu d'appeler « le doute métaphysique » (Dieu existe-t-il ?  y en a-t-l un ou plusieurs ? L’univers est-il infini ? Sommes-nous les pantins du Destin ? Et autres sujets sur lesquels on peut disserter pendant des jours tout au long des siècles).

En revanche,
est-ce qu'il est normal de cultiver le doute sur soi ?

Que cela puisse arriver occasionnellement d’être déstabilisé jusqu'à l'intime de soi, c'est possible. D'ailleurs cela m'est arrivé.
J’ai vécu une période de mon existence où s'était installé en moi une sorte de doute fondamental sur ma valeur, mes possibilités, mes qualités. C'était même plus pervers que la seule absence de confiance en moi.
Et même le simple concept « d'être soi » m'apparaissait des plus suspects. Est-ce qu'on n'était pas capable à tout moment d'être tout et son contraire ? Tantôt sympathique tantôt exécrable ; tantôt intelligent, tantôt le roi des cons. On avait beau me refléter certaines de mes valeurs ou de mes qualités, je continuais à douter, et au mieux j'en attribuais tout le mérite aux autres. Pourquoi les hommes ne voyaient-il pas l'absolue vérité : j'étais quelqu'un de nul ! De toute façon ma mère me l'avait tellement répété que cela devait être vrai : « — Tu n'es qu'un bon à rien ! ».
D'ailleurs je l'avais démontré amplement à ma famille en ratant tout ce que j'entreprenais. La cause était entendue.
De cette enfance qui ratait toute action, demeure l’émotion de la lettre N°2 : « lettre un album à colorier » de mon livre « le passage se crée » (1)

Quand cela a-t-il commencé à changer ?
Il me semble que c'est dans la suite de mai 68. J'ai commencé (sans m’en rendre compte bien entendu) une petite révolution personnelle. Ont commencé à pousser en moi des valeurs de solidarité, de combat, d'engagement pour une cause, le groupe d'appartenance, etc … Dans l'action entreprise très concrètement je me suis surpris, non seulement d'avoir une certaine audace intérieure, mais de ressentir la reconnaissance par les autres d'une certaine capacité de leadership que je découvrais moi-même. Tout cela n'était pas « pour moi » mais vécu véritablement « pour une cause » dont je ne doutais pas du bien-fondé.
Je crois qu’il y eut là un certain facteur déclenchant que, tout compte fait, j'avais une certaine valeur  et ne pouvais pas en douter.

Chassez le surnaturel, il revient au galop. Le doute est bien sûr revenu. Cependant à cette époque-là  je rencontrai celui qui deviendra « mon premier maître en existence ». C'est lui qui me fournit les clés permettant d'ouvrir la porte de l'intériorité. La mienne. Concrètement et même « physiquement ». Peu à peu je partis en exploration de cette terre intérieure dont j'ignorais tout auparavant. Il fut une époque où j'en ai beaucoup parlé sur mon blog, les lecteurs/lectrices fidèles s'en souviennent peut-être.

Aujourd’hui, le doute sur moi n'a plus d'emprise. Il ne m'atteint plus. C'est le résultat d'un combat. Long. Le résultat de plusieurs années de ce fameux « travail sur moi ».
Cela ne fait pas pour autant de moi un être qui aurait atteint je ne sais trop quel sommet (ou profondeur, comme on voudra) ou serait devenu un monolithe inébranlable.
Quelqu'un qui aurait des certitudes absolues sur tout et son contraire. Le doute métaphysique demeure. La remise en cause personnelle quant à mes actes tout autant. Simplement je ne doute pas de ma terre intérieure, de ses contours et de ses limites, de ce que j'y cultive et de ce qui m'échappe, simplement parce que je la ressens dans tout mon corps. À la fois son existence, sa présente, et son origine au-delà de moi-même, puisqu'elle me fut donnée en héritage.

C’est seulement que je me sens avoir poussé des racines assez profondes, pour la petite plante humaine que je suis. Un peu comme le roseau de La Fontaine. Les vents de la vie m’atteignent qu'ils soient douce brise ou pluies tempétueuses. Les épreuves ne m'ont jamais épargné. Et je fais le constat qu'elles ne furent jamais victorieuses… tout du moins jusqu'à présent.…


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cet ouvrage autobiographique est écrit sous forme de lettres adressées à diverses personne ou entités.



2. Lettre à un album à colorier


Tes pages s’offrent. Leurs dessins aux traits noirs, nets et sans bavure. Cette fois c'est décidé, je vais peindre cette scène de Walt Disney sans dépasser.
Je choisis de m’affranchir des couleurs du modèle et prépare un magnifique violet avec mes pastilles d’aquarelle. Je sais que je suis incapable de peindre sans dépasser, puisque, là comme ailleurs, il n’y a personne pour m’apprendre comment faire, pour m’apprendre à tenir un pinceau, pour m’apprendre à ne pas mettre trop d’eau, ni trop de peinture, pour m’apprendre à manier ces poils rebelles qui ne manquent jamais de déraper, d'effectuer des glissades impossibles à vaincre, et cette eau colorée qui coule en taches indésirables...
Mais aujourd'hui j'ai décidé de me montrer digne de moi- même, capable pour une fois, une seule fois, de bien faire. Je m’applique sans trembler, précis, concentré, minutieux. Surtout ne pas dépasser cette ligne noire délimitant la zone à peindre. Tout commence bien, le pinceau se comporte comme un être coopérant, il ne vrille pas, ne s'écrase pas. Ma main se fait précise, moins malhabile, le geste est coulé. La victoire est à portée de pinceau. Hélas, tout à coup, je dérape, le blaireau se comporte en traître : J’AI DÉPASSÉ ! C’est terrible ! Je veux rattraper, j’éponge, puis je remets de l’eau pour enlever la tache indésirable. Vaine tentative !

Allons, rien n’est perdu, cette zone d’à-côté, celle que je prévoyais en jaune, peut bien aussi être violette, pourquoi pas après tout. Alors j’étends le violet à cet endroit, le corps tendu, me mordant la langue, les doigts crispés. J’ose à peine m’approcher de cette zone frontalière dangereuse, je me répète, surtout ne pas dépasser, ne pas dépasser le trait noir.... J’y arrive cette fois, le nouvel essai sera ma victoire, mais ce contentement naissant me fait perdre ma concentration extrême et... je déborde à nouveau sur un troisième endroit, vierge de toute couleur jusque là... Je décide que là aussi le violet peut convenir et je le recouvre entièrement, débordant encore. Ainsi peu à peu tout le dessin se colorie entièrement en violet par mon acharnement à ne laisser nulle trace de l’horrible dépassement, afin de ne pas avoir sous les yeux le terrible spectacle qui m'obligerait à admettre l'ampleur de mon incapacité à réussir.
Hélas, je ne peux que contempler mon gâchis. Une horreur, un ratage immense. Le désespoir monte du fond de mon ventre et m'envahit totalement. J'en pleure sur moi-même, sur la vie, sur l’absurdité de ma condition d’enfant incapable de rien de bon.
Tu étais beau mon cahier de coloriage, c'est moi qui ai tout abîmé.



*

lundi 19 février 2018

Le destin d'Artémise


« Il ne faut jamais éclaircir le mystère. De toute façon, un écrivain ne le pourrait pas. Et même s'il cherche à l'éclaircir de manière méticuleuse, il ne fait que le renforcer. »
Patrick Modiano

N'ayez pas peur ! Je ne demande pas une dissertation en trois paragraphes sur la citation de Modiano ! Mais simplement d'écrire, à partir de la toile du jour, une histoire un peu, beaucoup, passionnément ...
ONIRIQUE,  ETRANGE, MYSTÉRIEUSE...




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Le destin d'Artémise

Artémise n'avait guère les moyens pour se loger valablement. Ses parents disparus avaient eu beau lui donner un nom de reine antique, cela n'avait pas suffi à faire sa réussite ni sa fortune. Elle avait donc été contrainte d'opter pour une ancienne chambre de bonne au sixième étage, et uniquement accessible par ce qui fut autrefois un escalier de service.

Artémise aimait les hommes. Beaucoup. Ne disposer que de petits moyens financiers n'empêche pas d'être riche de ses charmes. Et de ce côté, il faut bien reconnaître qu'Artémise avait la richesse abondante et généreuse.

Ne croyez pas qu'elle fut courtisane, et encore moins péripatéticienne. Elle aimait l'amour comme d'autres aiment la liqueur de mandarine. Artémise avait le cœur fruité.Sa générosité dans le déduit faisait sa réputation. Son adresse était recherchée. Il ne s'agit pas ici de sa virtuosité sous les draps, mais de sa rue et de son numéro, qui était d'ailleurs le 69.

Artémise aimait entendre les craquements de l'escalier et du garde-fou qui menaient jusqu'à chez elle. C'étaient des indices importants. Elle devinait ainsi les désirs secrets de ses futurs amants rien qu'à prêter l'oreille à chacun des bruits qu'elle avait inventoriés. Elle distinguait si les marches étaient montées une à une ou quatre à quatre : une bonne indication sur l'âge. À la longueur ou l’intensité des craquements sur certaines marches, Artémise identifiait  s'il s'agissait d'un jouisseur ventripotent, ou d'un grand maigre aux exigences particulières. Le garde-fou avait un couinement spécifique à la dernière volée de marches qui se produisait lorsqu’on s'y accrochait fermement, c’était signe d'essoufflement. Elle se disait alors, non sans une certaine tendresse au coin des lèvres,  qu'il faudrait ménager le cœur de ce Monsieur. Elle adapterait donc ses propositions.

*

Alonzo gratta timidement à sa porte. Il avait pourtant monté les étages quatre à quatre comme l'avait entendu Artémise. Lorsqu'elle ouvrit, elle ressentit un courant électrique lui parcourir le dos rien qu'à la vue de ce bel animal , aux épaules carrées de Fort des Halles. La lèvre épaisse rehaussée d'une fine moustache mettait en valeur son sourire d'une blancheur étincelante. Elle ne se rendit pas compte tout de suite de l'aspect carnassier de celui-ci.

Lors de cette première visite Alonzo tenta  juste de lui voler un baiser. C'était mal connaître Artémise qui s'empressa de lui offrir sa bouche intégralement avec une rare ardeur.
Lors de sa deuxième visite Alonzo offrit à Artémise un de ces plaisirs raffinés qu'elle n'avait pas ressentis depuis bien longtemps. Il lui déroba cependant une paire de boucles d'oreilles avec diamants, ultime souvenir de feue sa mère, qu'elle avait retiré avant leurs ébats.
Lors de sa troisième visite Alonzo fit preuve de certaines exigences, mais avec douceur. Il la quitta en emportant son sac à main.
Lors de sa quatrième visite Alonzo présenta à Artémise une femme qu'il annonça comme sa cousine germaine. Celle-ci venait pour l'aider à mieux aménager sa chambrette avec de lourdes tentures rouges qui paraît-il étaient à la mode. Artémise appris ce jour-là que cette cousine veillerait désormais sur elle de jour comme de nuit.

*

Artémise n'aimait pas qu’on la traite de femme de mauvaise vie. Elle avait tout simplement rencontré le mauvais homme au mauvais jour. De toute façon nul ne pouvait commander à l'amour passionnel. Il se déclenchait par un regard et l'on s'emprisonnait pour longtemps dans ses bras, jusqu'au jour où on prennait conscience qu’il devenait temps d’en finir. Le Destin a ses exigences.

C'est ce qu'elle expliqua à l’Officier de Police que des voisins affolés avaient appelé lorsqu'ils entendirent  une détonation qui, selon eux, ressemblait un coup de feu.
Pas plus on ne pouvait commander à l'amour passionnel, pas plus on ne pouvait éviter le crime du même nom.

— N’est-ce pas Monsieur l’Officier de Police… ? Vous qui êtes un homme si gentil et que je pourrais choyer. Vous me comprenez, forcément !

dimanche 18 février 2018

Question du dimanche

Disons-le tout net, (comme on dit sur les rézossocios), 
 ce n'est pas d'aujourd'hui que tourne en moi, 
sans parvenir à se fixer, 
cette importante question positionnelle,
 à laquelle personne n'a encore pris la peine de me répondre :

— Y  a-t-il vraiment une caserne de pompiers dans la forêt de Paimpont ?





jeudi 15 février 2018

Retour de vacances

Le soir où nous sommes rentrés de vacances nous avons trouvé la maison dans un état qui n'était pas le même qu'en partant.
Déjà dans le jardinet avant la porte d'entrée, les soucis avaient tout envahi.

En ouvrant la porte, dans le couloir nous avons retrouvé entassés les paquets de tracas que nous avions décidé de ne pas emporter avec nous en vacances. Ma femme avait bien insisté pour que nous en apportions quand même quelques-uns, histoire de les examiner au calme sur la plage. Mais j'avais fermement dit non. Certains tracas particulièrement lourds s’étaient répandus sur le carrelage en tomettes marron triste, laissant des traces visqueuses dans lesquelles ma fille aurait pu glisser.

Laurence Debordeaux- acrylique
Quand j'ai ouvert la porte au bout du couloir, donnant sur la cuisine, j'ai poussé un énorme soupir qui aurait pu se propager jusqu'au bout du jardin si la porte-fenêtre avait été ouverte. J'avais oublié que nous avions laissés en vrac sur la table et même un peu partout, des préoccupations du quotidien que ma femme n'avait même pas rangées comme elle me l’avait promis. C'était toujours la même chose : elle disait, mais ne faisait pas.

Au salon traînaient un peu partout d'anciennes fâcheries dans les coussins du canapé. On croyait pourtant les avoir nettoyés définitivement, mais non elles remontaient jusqu'à la surface pour mieux nous sauter à la figure. Sous la table basse on distinguait nettement un amas de quiproquos qu'on avait foutus là d'un coup de balai, pensant qu'on finirait par les oublier.

Dans les toilettes, ça débordait des emmerdements dont on croyait s'être débarrassés en tirant la chasse avant de partir. J'avais pourtant dit à ma femme qu'il fallait faire venir le plombier parce que ce truc était bouché depuis déjà plusieurs semaines. Seulement voilà, il faudrait que je fasse tout moi-même dans cette maison.

L'armoire à pharmacie fixée au-dessus des chiottes parce  qu'on n'avait pas su la mettre ailleurs,  était tellement pleine d'accidents de santé qu’elle faisait ventre et menaçait d'exploser.

Malgré le boulet au pied que je tirais depuis qu'on avait quitté la plage à l'aube, je suis péniblement monté à l'étage. C’était pas mieux.
J'ai hésité avant d'ouvrir la porte de la chambre parents. Dans le lit conjugal, dont on avait oublié de changer les draps pourtant particulièrement sales, s'étaient mis à pousser des problèmes épineux, genre de ronces qui avaient même transpercé les oreillers à plumes, lesquelles avaient voleté allègrement jusqu'aux toiles d'araignée du plafond.

J'ai aussitôt refermé la porte. J'avais une nausée qui commençait à remonter des profondeurs de ma boyauterie personnelle. Pour éviter de gerber trop vite, je me suis dirigé vers les chambres des enfants, en me disant qu'au moins là, tout serait calme et volupté. Nos enfants, des insouciants, vivaient sans se tracasser puisqu'ils ne connaissaient rien  encore de la vie dégoûtante qui les attendait certainement.

Hélas, dans la chambre des deux aînés, s'accrochaient lamentablement aux couettes des lits superposés des chapelets d'angoisses entremêlés à des problèmes de maths non résolus, le tout caviardé  de fautes d'orthographe impardonnables.


Dans la pièce à côté, où on avait mis le berceau pour la future naissance, débordaient comme de vieilles couches salies de fientes de marmots, les inquiétudes qu'on se faisait déjà pour l'accouchement. Les querelles incessantes à propos du choix du prénom avaient poussé comme du chiendent. Sans compter que l'énorme ours en peluche verdâtre était plein de moisissures de chagrin des trois fausses couches précédentes.

Ma femme et les gosses étaient restés dans le couloir, leurs grosses valises de cafards pendaient au bout de leurs bras. Elles commençaient à s'enfoncer dans le sol, au point qu'en redescendant l'escalier je commençais  déjà à les voir plier les genoux. 

Nous sommes sortis dehors avec l'envie de nous barrer.
Mon regard s'est dirigé sur la boîte aux lettres qui n'en pouvait plus et commençait à recracher du courrier par la bouche. Quand j'ai voulu la libérer tout s'est répandu sur le sol.  Entre « L’express » et « Gala » sous leur film plastique, se mirent à jaillir des contrariétés sur papiers d’huissiers et d'autres embêtements en forme de factures.

J'ai crié maintenant ça suffit.
On est tous remontés dans la bagnole. J'ai démarré en trombe. 
Direction la plage. 450 km.
J'ai prétexté qu'on avait oublié là-bas les serviettes de bain.






lundi 12 février 2018

Le train de l’existence

Noyés par le ciel, si généreux pour certains, si accablant pour d'autres, j'ose espérer que, malgré tout, vous serez totalement inspirés par la toile de Jeff Rowland...










Le train de l’existence

Ce n'est pas un métier facile d'être modèle pour un peintre dont la réputation n'est plus à faire. Certes, le temps où je posais nue a disparu dans les rondeurs avachies de mes charmes d'antan. Comme disait ma mère : « il y a un temps pour tout ». Peut-être n'avait-elle pas l'audace d'ajouter : « il y a un temps pour plus grand-chose ». Elle, dont la chevelure mordorée, n'était plus qu'un lointain souvenir maintenant qu'elle avait les cheveux aussi gris que le ciel londonien.

 Il a bien  fallu que Jeff adapte son art, puisqu'il ne voulait que moi comme modèle. 
— « Tu es ma Muse et tu m’amuses » aimait-t-il répéter, sans réaliser que tout le monde se moquait de son mauvais jeu de mots.

Ah, Jeff ! Comme je t'ai aimé dès notre première rencontre. Comme je fus subjuguée par ta fougue insolente, tes audaces dès le premier soir où je t'ai offert la splendeur de mes seins, la lumière sur mes cuisses et mes fesses d'albâtre. Dès le lendemain matin, je posais nue pour toi. Nous avons vécu quinze années de bonheur ébloui. Il n’y eut comme ombres que celles que ton pinceau
agençait savamment pour mettre en valeur l'harmonie de mes courbes.


Un matin, voyant ta dernière création, je compris que le nu c'était fini. Tu avais peint avec lassitude ce corps que tu aimais tant. Tout à coup devant mes yeux je vis le reflet de ma beauté flétrie. Aussitôt, j’eus l’évidence de notre amour en péril. Je désirais ardemment le sauver. Toi aussi, puisque tu détruisis cette dernière toile. Ce soir-là nous sommes allés au bord du fleuve. Il pleuvait des cordes à sauter. Une pluie presque glaciale. Je me suis serrée contre toi. Si fort, si intensément. J'ai levé la tête vers ton visage, l’eau dégoulinait du parapluie, inondait tes joues et j'ai cru que tu pleurais. Mais non, ton regard brillait mieux que le lampadaire du quai. Tu souriais, et même tu t’es mis à rire, provoquant mon étonnement.
— Je t'aime. Tu ne sais à quel point je t'aime ! 
Puis tu ouvris les bras vers le ciel en criant : vive la pluie !
Je n'ai pas vraiment compris le changement qui s'annonçait, mais j'ai ri de bon cœur moi aussi.




Dans les jours qui suivirent, je compris. Tu te mis à peindre des scènes de pluie, encore et encore. Et nous étions tous les deux des héros amoureux que tu peignes dans mille situations pluvieuses, à Paris, Londres, Berlin, Venise et bien d’autres. Cette nouvelle manière de ton art déclencha ton succès auprès des galeries et du public. Les critiques firent des articles élogieux de tes œuvres. « Le maître de la pluie lumineuse » disaient-ils. Tu gagnais de l’argent, mais me disais — «  Oh, toi tu vaux de l’Or ! »







Plusieurs fois je t'ai demandé pourquoi tu nous mettais si souvent en scène dans des gares.
— « Parce que notre amour est fait pour voyager ! » Répondais-tu en saisissant mes lèvres.


*

Ce matin-là, je  ne l’imaginais pas être le dernier. Je t'avais conduit à la gare. Il pleuvait fort « pour de vrai ». Comme d'habitude nous étions en retard et je t'ai regardé courir vers le dernier wagon la main sur ton chapeau pour qu'il ne s'envole. Tu partais vers une ville du Nord rencontrer un galeriste pour une exposition d'ampleur. Et moi je t’attendrai.
Sauf que tu n'es jamais rentré.
 Tu ne m'as donné aucune nouvelle. À personne d'ailleurs. Tu as disparu, comme cela, sans raison apparente. Est-ce que tous les artistes sont ainsi ? Versatiles ? Incompréhensibles ? Peut-être qu'ils vivent dans un monde à part où nous n'avons pas accès. En tout cas moi je n'ai pas la clé.

*

Cela fait un an. Un an déjà. 

Il y a seulement quelques jours j'ai découvert cette toile que j'ai sous les yeux. Elle était contre un mur, dans un coin du grand atelier, retournée, au milieu de quelques d'autres. Sur la tranche de toutes ces toiles assemblées il y avait un  mot écrit de ta main : « Toiles en attente »  
Ce tableau représente exactement la scène que nous avons vécue le dernier matin.
Exactement ? Mais NON.... TU REVIENS !
Sur cette toile c'est ton retour.
Comment avais-tu anticipé tout cela ? Une manière de me dire que tu partais mais que tu ne m'avais jamais vraiment quittée. Tu reviendrais un jour pour tout m'expliquer et la vie reprendrait comme avant. Rien n'était achevé entre nous.
Ce wagon si lumineux, ces portes ouvertes,  c'était le symbole de la trajectoire de notre vie. Tu nous représentais tous les deux éternels voyageurs de la vie…

Oui, c’est ça. Cela ne peut être que ça. Je veux absolument y croire.




lundi 5 février 2018

Lundi, chez Lakevio : chandeleur ou chant de leurre ?


Sur cette heure délicieuse d'Alfred de Richemont, je vous propose un texte à trous. Il s'agit d'en trouver essentiellement les verbes ( au nombre de  15 ) qui animeront votre histoire. Faites un récit comme il vous sied, humoristique, sombre, scientifique, philosophique, ésotérique, voire érotique !... Bien sûr, vous pouvez étoffer et compléter les phrases mais ne rajoutez pas de verbes.

Ils ne ... 
Pourtant X ... mais Y ....
Tandis qu'il ... , elle ... mais elle ne ...
Parfois, elle ... , alors il ... 
Cependant, il... ; elle ...
Souvent, ils...
Surtout lorsqu'elle... et qu'il... 
Mais, en fait, ils...

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Ils ne  désiraient pas ce soir le même ratage que l'autre fois,

Pourtant Albert  s’engageait fermement dans la montée jusqu’à la bonne position,  mais Albertine  craignait, malgré les efforts d’Albert,  l’arrêt en chemin de l’élévation jusqu'au sommet nécessaire pour la suite.

Tandis qu'il pétrissait  la tendre pâte, elle  souriait maladroitement de toutes ses dents à la blancheur virginale, mais elle ne se sentait cependant pas très bien dans son assiette, rien qu'à l'idée de la chose.

Parfois, elle  se lançait à lui  tendre les mains, alors il  lui montrait toute sa chaleur, totalement à poêle, tel un brasero.

Cependant, il  hésitait encore devant  le manche trop chaud ; elle ne s’agitait plus, par pudeur féminine.

Souvent, ils n'arrivaient pas à conclure.

Surtout lorsqu’elle critiquait ses manières un peu moles et trop liquides   et qu'il en perdait tous ses moyens. Un flop ! comme une crêpe !

Mais, en fait, ils durent  se rendre à l'évidence. Pas d’enfant en vue !


jeudi 1 février 2018

Il fallait bien s’échapper…

Paraît-il que l’on n’échappe pas à son destin.

Encore faut-il savoir qui il est, l'endroit  où il  attend, celui où il n’attend pas. C’est d'autant plus difficile, vu que le destin se montre assez souvent versatile, et a tendance à se déplacer aléatoirement, à droite, à gauche, en haut, quand ce n'est pas en bas.

Que pouvait donc être un destin d’enfance ? Dans le cas examiné, de part la qualité détestable d’un environnement familial et scolaire, le chemin du destin semblait tracé en ligne droite. Le but ultime devait mener droit dans le mur, pour s’y fracasser à brève échéance.

Le corps connaissait du destin un rayon plus grand que l’enfant. Il avait prévu pour celui-ci un autre itinéraire, si ce n'est plus exaltant, en tout cas comportant les méandres d'un fleuve aussi impétueux que dilettante, plutôt que le rectiligne d'un canal qui se pend parce que le ciel de l’avenir est trop bas.

Le corps montra des signes d'insatisfaction assez nette, en multipliant à répétition ce qu’il était convenu d'appeler en ce temps-là « des maladies infantiles ».

Le corps eut la subtilité  de bisser des affections que l'on n'est pas censé faire deux fois de suite. 
Mais personne ne s’étonna.
Le corps médical ne comprit pas le corps de l’enfant.

Le corps, en outre, s’était spécialisé dans la captation de tous les virus qui pouvaient passer par là, et  lorsque ceux-ci  se faisaient plus rares, il se servait de la main pour faire systématiquement séjourner  le thermomètre sur le radiateur plutôt qu'entre les fesses. La pseudo-fièvre est toujours d'une assistance précieuse à laquelle il ne faut pas hésiter à recourir. L’école était un endroit horrible, dangereux pour la santé, parce que toujours humide à cause de la pluie froide des punitions. Face à ce danger il n'y avait aucune raison à ce que le destin oblige à s’y rendre chaque jour que Dieu ne fait pas.

Le corps, finement observateur des moeurs adultes, fut capable plus que l’enfant d’estimer  que rien ni personne ne changerait quoi que ce soit dans la manière d'accueillir ce garçon en tant que future personnalité de valeur à l'âge adulte. Il remarqua que la mère  ne cessait de le dévaloriser (« Tu n'es qu’un bon à rien ! » avait-elle diagnostiqué), et le fils aîné de compléter de manière attentionnée  (« Tu n'es  qu'un petit con ! »).

Le corps décida de faire appel à un virus de qualité supérieure, qui promettait des dégâts conséquents, et tint ses promesses au-delà de toute espérance. 
Le corps avait le sens de se sacrifier pour l’enfant. Force est de reconnaître qu'il a parfaitement réussi son coup. 
Le corps constata avec satisfaction  l’extraction longue durée de ces endroits mortifères qui s'appelaient : domicile familial d’une part, école d’autre part. Son sacrifice ne fut pas vain, quoiqu’intensément douloureux, lors de froids séjours hospitaliers. S'y ajoutèrent quelques années en établissements spécialisés, où le corps fut  patiemment rafistolé à l'aide de bouts ferrailles d'acier, et de lanières de cuir bien serrées.

Le corps fit donc démentir l'adage cité au début. 
Le corps  permit à l’enfant d’échapper à un destin fatal. 

Le corps en paya le prix, non convenu préalablement.


Montage AlainX