jeudi 1 février 2018

Il fallait bien s’échapper…

Paraît-il que l’on n’échappe pas à son destin.

Encore faut-il savoir qui il est, l'endroit  où il  attend, celui où il n’attend pas. C’est d'autant plus difficile, vu que le destin se montre assez souvent versatile, et a tendance à se déplacer aléatoirement, à droite, à gauche, en haut, quand ce n'est pas en bas.

Que pouvait donc être un destin d’enfance ? Dans le cas examiné, de part la qualité détestable d’un environnement familial et scolaire, le chemin du destin semblait tracé en ligne droite. Le but ultime devait mener droit dans le mur, pour s’y fracasser à brève échéance.

Le corps connaissait du destin un rayon plus grand que l’enfant. Il avait prévu pour celui-ci un autre itinéraire, si ce n'est plus exaltant, en tout cas comportant les méandres d'un fleuve aussi impétueux que dilettante, plutôt que le rectiligne d'un canal qui se pend parce que le ciel de l’avenir est trop bas.

Le corps montra des signes d'insatisfaction assez nette, en multipliant à répétition ce qu’il était convenu d'appeler en ce temps-là « des maladies infantiles ».

Le corps eut la subtilité  de bisser des affections que l'on n'est pas censé faire deux fois de suite. 
Mais personne ne s’étonna.
Le corps médical ne comprit pas le corps de l’enfant.

Le corps, en outre, s’était spécialisé dans la captation de tous les virus qui pouvaient passer par là, et  lorsque ceux-ci  se faisaient plus rares, il se servait de la main pour faire systématiquement séjourner  le thermomètre sur le radiateur plutôt qu'entre les fesses. La pseudo-fièvre est toujours d'une assistance précieuse à laquelle il ne faut pas hésiter à recourir. L’école était un endroit horrible, dangereux pour la santé, parce que toujours humide à cause de la pluie froide des punitions. Face à ce danger il n'y avait aucune raison à ce que le destin oblige à s’y rendre chaque jour que Dieu ne fait pas.

Le corps, finement observateur des moeurs adultes, fut capable plus que l’enfant d’estimer  que rien ni personne ne changerait quoi que ce soit dans la manière d'accueillir ce garçon en tant que future personnalité de valeur à l'âge adulte. Il remarqua que la mère  ne cessait de le dévaloriser (« Tu n'es qu’un bon à rien ! » avait-elle diagnostiqué), et le fils aîné de compléter de manière attentionnée  (« Tu n'es  qu'un petit con ! »).

Le corps décida de faire appel à un virus de qualité supérieure, qui promettait des dégâts conséquents, et tint ses promesses au-delà de toute espérance. 
Le corps avait le sens de se sacrifier pour l’enfant. Force est de reconnaître qu'il a parfaitement réussi son coup. 
Le corps constata avec satisfaction  l’extraction longue durée de ces endroits mortifères qui s'appelaient : domicile familial d’une part, école d’autre part. Son sacrifice ne fut pas vain, quoiqu’intensément douloureux, lors de froids séjours hospitaliers. S'y ajoutèrent quelques années en établissements spécialisés, où le corps fut  patiemment rafistolé à l'aide de bouts ferrailles d'acier, et de lanières de cuir bien serrées.

Le corps fit donc démentir l'adage cité au début. 
Le corps  permit à l’enfant d’échapper à un destin fatal. 

Le corps en paya le prix, non convenu préalablement.


Montage AlainX


22 commentaires:

  1. ça fait mal de lire cette enfance saccagée, qui a eu besoin d'un sale petit virus pour te permettre de t'échapper... au prix de quelles douleurs!!
    Et comme chaque fois que tu évoques ces années de galère (et le pourquoi, et le comment) tu as un ton qui se "détache", t'emmenant hors du mélo
    Merci pour ce billet fort

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    1. J'ai pu souvent constater dans ma pratique que chacun « s'échappe » comme il peut, c'est-à-dire très rarement en trouvant une autoroute libératrice…
      … et encore…quand il s'échappe…
      D'autres n'y parviennent pas, j'allais dire « à temps ». Dès lors c'est plus compliqué par la suite.
      Le galérien n'a cessé de ramer vers sa libération, qu'il finit par obtenir.

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  2. Charlotte1/2/18

    Je te lis avec émotion et je ne peux que me taire et te regarder . Non je n'ai rien à dire . Ce que tu écris me rend muette .

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    1. Je connais ta fidélité de lectrice.

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  3. C'est bouleversant, et extrêmement bien écrit.
    Tu sais combien ce petit garçon parle à certaine petite fille en train de comprendre de quelle manière elle s'est échappée d'une emprise mortifère parce qu'incontrôlée.
    Si le destin prend la forme d'adultes écrasants, le corps et le psychisme de l'enfant s'en trouvent morfondus. Morts ? Fondus ?
    Je t'embrasse du fond de l'âme
    ¸¸.•*¨*• ☆

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    1. Oui, je sais le chemin que tu as entrepris.

      morts ? fondus ?
      Dans un concours littéraire qui me valut un prix en 2005 (bon sang comme le temps passe…), sur le thème : « le jour où ma vie a basculé » j'avais repris cette citation :

      « Dans les sociétés dites primitives, l'enfant présentant des troubles graves de la maturation psycho-affective somatise ses troubles et meurt » (La Nef, janv. 1971, p. 197).

      Dans les sociétés non primitives, il semble qu'il puisse en être autrement…

      ( merci d'avoir apprécié la qualité de l'écriture, j'ai essayé de soigner le style)

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  4. Anonyme2/2/18

    J'ai la meme maladie que Coumarine. C'est à la lecture du billet qu'elle avait posté au sujet des conséquences de son retard à bénéficier d'un certain médicament (qq jours seulement), que moi je me suis précipitée sur le traitement. J'ai compris qu'avec cette maladie, en deux petites journées je pouvais perdre la vue complètement. Méchant destin que j'ai évité là grace à Coumarine! pourquoi j'ai eu cette chance ? certainement pas par mon mérite! kéa

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    1. J'ignorais que tu avais cette maladie…

      Lorsqu'on fait la relation de « nos chances dans la vie » on peut les attribuer à l'heureux hasard, au destin favorable, à la grâce de Dieu, à une récompense de nos mérites, et à bien d'autres choses…
      Bien entendu il n'existe aucune réponse « universelle ».
      J'aurais tendance à croire qu'il est satisfaisant de se construire sa « légende personnelle ». C'est toujours aidant d'établir une cohérence en soi. Fut-elle contestable, critiquable, absurde, relevant de la folie douce…
      Finalement qu'importe, si cela représente une bienfaisance pour la personne !

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    2. Anonyme3/2/18

      Je viens de finir le livre de Primo Levi au sujet de son année d'internement dans un des plus terribles camps d'Auswitch. Il a eu à un moment donné comme un éclair de conscience qui lui faisait furtivement comprendre pourquoi il avait à vivre cela... mais il n'en dit pas plus. Oui, à un niveau élevé de conscience il y a sans doute une compréhension globale de notre vie en son entier. Je n'en suis pas là ! kéa

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  5. Que de désolations subit l'être de chair
    Dans son lit douillet se préparait
    La bataille à son insu
    Il combattait des fantômes inconnus
    Il les terrassait au fil du temps
    De son âge qui s'alignait
    Devenu grand il voyait le monde
    A son corps défendant
    Plein de larves et de lémure
    D'un coup d'épée, il envoyait paître
    Les scories et les résidus
    Vainqueurs il devint
    Terrassée fut la bête

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    1. J'aime beaucoup ton poème. Et je t'en remercie grandement.

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  6. Le corps, à la fois meilleur ennemi et meilleur allié. Que dire sinon qu'il faut l'aimer?

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    1. Oui, le corps est un grand ami et probablement notre meilleur allié.
      C'est plus souvent nous que lui qui le considérons parfois comme notre ennemi.
      c'était qui déjà qui disait qu'il faut aimer nos ennemis ?

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  7. Ouah c'est fort et émouvant.... Crois tu vraiment que ton corps t'ai infligé toutes ces douleurs afin de te sauver?

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    1. Je crois fondamentalement que c'est ainsi que je me suis sauvé… tant au sens de m'enfuir, qu'au sens le plus salvateur du terme.
      Le prix était assez élevé… c'est ainsi que j'ai compris l'expression que la vie avait du prix…

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  8. Embrassez bien fort l'enfant de ma part.

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  9. nicole 864/2/18

    Même si je connaissais ta lecture de ce moment de vie, je suis émue de lire tes mots si différents de la lecture que je porte sur ma propre histoire. Il y a 66 ans j'ai demandé à mon corps de m'aider à m'échapper, il a essayé et puis il a abdiqué ; je lui en veux toujours.

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    1. Peut-être qu'il a estimé que tu avais suffisamment de ressources intérieures pour supporter la situation de l'époque.
      Personnellement, je m'en suis voulu de ne pas avoir trouvé quelque chose de plus « light ».

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  10. Le corps parle pour nous. Il est l'expression de nos maux. Sans doute quelque part t'a-t-il aidé à supporter et peut être même à transcender ton enfance si malheureuse. Mais comme tu le dis le prix est élevé! Je suis sensible aux enfances malheureuses, la mienne n'ayant pas été "terrible"

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    1. En effet, le corps parle pour nous.
      Actuellement, on s'intéresse beaucoup au corps dans la société. Mais c'est plutôt pour lui faire subir toutes sortes de choses auxquelles il n'est pas forcément préparé, ni foncièrement partant…
      le corps parle… mais qui l'écoute vraiment ? Je veux dire, vraiment ?

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  11. c'est dur de lire cela et pourtant si bien expliqué. Sans doute jouons nous notre vie comme nous pouvons. Je me suis échappée un peu dans de toutes petites maladies sans nom qui au moins permettaient d'avoir un peu plus d'affection et rechargaient les batteries. Plus tard, ce fut plus compliqué. J'étais faible. Tu sais si bien mettre en mots. Merci.

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