lundi 12 février 2018

Le train de l’existence

Noyés par le ciel, si généreux pour certains, si accablant pour d'autres, j'ose espérer que, malgré tout, vous serez totalement inspirés par la toile de Jeff Rowland...










Le train de l’existence

Ce n'est pas un métier facile d'être modèle pour un peintre dont la réputation n'est plus à faire. Certes, le temps où je posais nue a disparu dans les rondeurs avachies de mes charmes d'antan. Comme disait ma mère : « il y a un temps pour tout ». Peut-être n'avait-elle pas l'audace d'ajouter : « il y a un temps pour plus grand-chose ». Elle, dont la chevelure mordorée, n'était plus qu'un lointain souvenir maintenant qu'elle avait les cheveux aussi gris que le ciel londonien.

 Il a bien  fallu que Jeff adapte son art, puisqu'il ne voulait que moi comme modèle. 
— « Tu es ma Muse et tu m’amuses » aimait-t-il répéter, sans réaliser que tout le monde se moquait de son mauvais jeu de mots.

Ah, Jeff ! Comme je t'ai aimé dès notre première rencontre. Comme je fus subjuguée par ta fougue insolente, tes audaces dès le premier soir où je t'ai offert la splendeur de mes seins, la lumière sur mes cuisses et mes fesses d'albâtre. Dès le lendemain matin, je posais nue pour toi. Nous avons vécu quinze années de bonheur ébloui. Il n’y eut comme ombres que celles que ton pinceau
agençait savamment pour mettre en valeur l'harmonie de mes courbes.


Un matin, voyant ta dernière création, je compris que le nu c'était fini. Tu avais peint avec lassitude ce corps que tu aimais tant. Tout à coup devant mes yeux je vis le reflet de ma beauté flétrie. Aussitôt, j’eus l’évidence de notre amour en péril. Je désirais ardemment le sauver. Toi aussi, puisque tu détruisis cette dernière toile. Ce soir-là nous sommes allés au bord du fleuve. Il pleuvait des cordes à sauter. Une pluie presque glaciale. Je me suis serrée contre toi. Si fort, si intensément. J'ai levé la tête vers ton visage, l’eau dégoulinait du parapluie, inondait tes joues et j'ai cru que tu pleurais. Mais non, ton regard brillait mieux que le lampadaire du quai. Tu souriais, et même tu t’es mis à rire, provoquant mon étonnement.
— Je t'aime. Tu ne sais à quel point je t'aime ! 
Puis tu ouvris les bras vers le ciel en criant : vive la pluie !
Je n'ai pas vraiment compris le changement qui s'annonçait, mais j'ai ri de bon cœur moi aussi.




Dans les jours qui suivirent, je compris. Tu te mis à peindre des scènes de pluie, encore et encore. Et nous étions tous les deux des héros amoureux que tu peignes dans mille situations pluvieuses, à Paris, Londres, Berlin, Venise et bien d’autres. Cette nouvelle manière de ton art déclencha ton succès auprès des galeries et du public. Les critiques firent des articles élogieux de tes œuvres. « Le maître de la pluie lumineuse » disaient-ils. Tu gagnais de l’argent, mais me disais — «  Oh, toi tu vaux de l’Or ! »







Plusieurs fois je t'ai demandé pourquoi tu nous mettais si souvent en scène dans des gares.
— « Parce que notre amour est fait pour voyager ! » Répondais-tu en saisissant mes lèvres.


*

Ce matin-là, je  ne l’imaginais pas être le dernier. Je t'avais conduit à la gare. Il pleuvait fort « pour de vrai ». Comme d'habitude nous étions en retard et je t'ai regardé courir vers le dernier wagon la main sur ton chapeau pour qu'il ne s'envole. Tu partais vers une ville du Nord rencontrer un galeriste pour une exposition d'ampleur. Et moi je t’attendrai.
Sauf que tu n'es jamais rentré.
 Tu ne m'as donné aucune nouvelle. À personne d'ailleurs. Tu as disparu, comme cela, sans raison apparente. Est-ce que tous les artistes sont ainsi ? Versatiles ? Incompréhensibles ? Peut-être qu'ils vivent dans un monde à part où nous n'avons pas accès. En tout cas moi je n'ai pas la clé.

*

Cela fait un an. Un an déjà. 

Il y a seulement quelques jours j'ai découvert cette toile que j'ai sous les yeux. Elle était contre un mur, dans un coin du grand atelier, retournée, au milieu de quelques d'autres. Sur la tranche de toutes ces toiles assemblées il y avait un  mot écrit de ta main : « Toiles en attente »  
Ce tableau représente exactement la scène que nous avons vécue le dernier matin.
Exactement ? Mais NON.... TU REVIENS !
Sur cette toile c'est ton retour.
Comment avais-tu anticipé tout cela ? Une manière de me dire que tu partais mais que tu ne m'avais jamais vraiment quittée. Tu reviendrais un jour pour tout m'expliquer et la vie reprendrait comme avant. Rien n'était achevé entre nous.
Ce wagon si lumineux, ces portes ouvertes,  c'était le symbole de la trajectoire de notre vie. Tu nous représentais tous les deux éternels voyageurs de la vie…

Oui, c’est ça. Cela ne peut être que ça. Je veux absolument y croire.




38 commentaires:

  1. voilà! tu as eu la curiosité d'aller voir les toiles de cet artiste, sur lesquelles (je viens de le découvrir en ayant cliqué sur son nom!) maintes fois la femme au manteau rouge et chapeau cloche apparaît serrée contre son amant!
    Ce texte est magnifique, ponctué ainsi de ces tableaux. J'aime beaucoup!

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    1. Je connaissais quelques-unes de ses toiles. Maintenant je sais qui c'est la dame en rouge… !
      je remercie mon imaginaire d'avoir mené l'enquête.

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  2. Ah que j'ai aimé cette promenade picturale et sentimentale à travers les méandres de l'âme humaine.
    Il pleuvait des cordes à sauter, j'adore !
    Et puis...Vive la pluie, je prends ça comme une spéciale dédicace.
    Merci pour ce beau texte. C'est mieux qu'un biopic de la MGM.
    ¸¸.•*¨*• ☆

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    1. Comment ne pas penser à toi en écrivant : « vive la pluie »

      tu sais que tu es très bien en rouge et noir ?
      ;-)

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    2. Ah ? C'est Célestine la dame en rouge ? cool !

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    3. ... j'exilerai ma peur.
      J'irai plus haut que ces montagnes de douleur,
      En rouge et noir, j'afficherai mon cœur ;
      En échange d'une trêve de douceur,
      En rouge et noir, mes luttes mes faiblesses,
      Je les connais, je voudrais tellement qu'elles s'arrêtent ;
      En rouge et noir, drapeau de mes colères,
      Je réclame un peu de tendresse.

      :-)

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    4. Jeanne Mas, sort de ce corps !
      :-)

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  3. Très belle idée la promenade parmi les tableaux de ce peintre, la ronde de l'amour ! j'ai adoré ce récit palpitant .... reviendra -t-il vraiment ? "je veux absolument y croire "!

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    1. Oui, il reviendra… Il est parti quelque temps chez son ancien maître apprendre comment peindre des paysages sous la neige. Il faut bien se renouveler un peu…

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  4. J'adore cette histoire. Je sens que ce peintre - et la pluie - en ont touché plus d'un. Je suis contente que tu sois allé à la découverte de l'artiste. J'ai aussi été très étonnée par l'abondance de pluie ! Le couple avec la dame au manteau rouge en ont inspiré plus d'un. L'amour voyageur ou les adieux perpétuels ... Reviendra-t-il seulement ? Elle veut y croire, la grande amoureuse.

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    1. Lorsqu'on regarde ces œuvres et ce couple qu'il a reproduit à l'envie, on ne peut faire autrement que d'imaginer l'histoire de ces deux personnages…
      merci d'avoir apprécié.

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  5. sur tous les tableaux, la même dame au manteau rouge! quelle idée ;-)

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    1. Et le monsieur, avec sa gabardine et son chapeau, quelle autre idée ;-)

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  6. Il ou elle l'aime. Mais il ou elle part. Peut-être parce que parfois l'amour a besoin de se ressourcer, de solitude aussi, qu'on doive le voir "de loin" pour en apprécier l'éclat...

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    1. J'aime beaucoup ton commentaire. C'est assez juste. Cela me rappelle une chanson dans mon enfance dont le refrain était : « je t'aime encore plus quand tu n'es pas là ». Évidemment, je n'y comprenais rien du tout.
      Sans doute faut-il du temps pour comprendre que l'éloignement rapproche… parfois…

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  7. J'avais aussi parcouru l'oeuvre du peintre et avais été frappée par l'abondance de la pluie et l'omniprésence de ce couple... Mais je me suis conformée à la toile proposée et n'ai pas osé transgresser la consigne.
    Bravo de l'avoir fait... et ainsi enrichi ton récit, digne d'un scénario qui inspirerait un Delouch ou, pourquoi pas l'ami Woody ?
    Une réussite... vraiment ! Et comme l'héroïne, je veux croire au retour de l'absent.

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    1. Wahou ! Que de jolsi compliments. J'avais modestement pensé qu'il y avait là la trame globale d'une nouvelle. Je reprendrai peut-être si jamais je publie un jour un nouveau recueil…

      Je ne crois pas avoir transgressé la consigne. J'ai simplement élargi. Je pense qu'une consigne est une source d'inspiration, il ne faut pas s'enfermer dedans et se laisser aller. il y a mille et une façon de la traiter.
      Merci beaucoup pour ton commentaire.

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  8. Mais c'est bien sûr, la pluie chantera à nouveau ! J'aime bien comment tu nous embarques avec toi et les peintures que tu proposes pour accompagner ton récit le renforce. C'est une belle aventure qui pourrait constituer une nouvelle, je suis certaine que tu y as songé !

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    1. Je n'avais pas lu les commentaires, j'en sais davantage à présent. En effet, on peut voir la série de tableaux comme le déroulé d'un film dont tu viens d'écrire un bout du sénario. Pour la nouvelle, j'avais raison, alors ?

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    2. Je n'ai pas songé à une nouvelle tandis que j'écrivais le texte, mais après coup, en relisant, oui, je me disais qu'il y a de la matière pour cela, en effet. J'y retravaillerais peut-être un jour....

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  9. Oui, je plussoie pour cette recherche .
    Mais oui les artistes aiment bien voyager... ça ne leur réussit pas toujours (Verhaeren).

    ...

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    1. Je suis, chère Pivoine, que tu évoques sa mort accidentelle ?

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  10. Magnifique texte bien écrit où les mots ont su faire une belle lecture des tableaux de Jeff Rowland.

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    1. Il fallait bien inventer une histoire à ce couple !…
      Merci d'avoir apprécié

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  11. Ben voilà, je préfère de très loin ton texte aux toiles de Jeff Rowland.

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    1. Ça ! Je me doute bien que tu n'es pas fanatique de l'artiste !…
      ;-)

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  12. Beau texte, belle histoire qui se termine sur une note d'espoir.
    J'ai aimé te lire ce matin.

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  13. C'était un plaisir que prendre ce matin le train de tes mots.

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    1. c'est un plaisir de savoir que tu as pris plaisir.....
      ;-)

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  14. L'histoire d'une vie - ou presque - en un texte si court, et en laissant le lecteur sur sa "fin", c'est parfait.

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    1. De ta part, toi qui as l'art des histoires courtes, je ne puis qu'apprécier…

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  15. Comme c'est beau, les amoureux sous le même parapluie, sur un quai de gare... On se demande toujours lequel des deux part, lequel des deux reviendra... ou pas.

    L'histoire de ce morceau de vie dans ton texte est très belle... "Le train de l'existence", voyage sans retour...

    Alors, va-t-il revenir ou pas ?
    Moi je suis toujours plus portée par le "ou pas". Mon optimisme indécrottable !

    Bises Alain, je te souhaite une journée pluvieuse / heureuse !

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    1. Hé oui ! Le petit coin de paradis sous un coin de parapluie… comme chantait l'ami Georges.

      Il va revenir… il l'aime trop !… Ou pas…

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  16. Anonyme14/2/18

    L'histoire d'un amour qui n'en est pas ! s'il ne revient pas, peut-être aura t'elle la chance de découvrir au fond d'elle-même cet amour soleil qui au commencement l'aimait, l'aime maintenant et l'aimera pour les siècles et les siècles. Flétri ou pas, cet amour ne change pas ! Je nous souhaite à tous d'en avoir l'expérience. kéa

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    1. Voilà une très belle réflexion sur ma petite histoire sans prétention.
      Merci !

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    2. Anonyme14/2/18

      Ton texte fait passer par plusieurs émotions différentes,... j'apprécie ! kéa

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